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    La tyrannie du genre

    Ana Minski

     

    La tyrannie du genre

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    Je suis une petite d'homme. Née femelle. Ce qui veut dire, dans notre société, sans pénis. Dès la naissance on a pris soin de me le rappeler et de m'assigner un rôle « Une fille, c'est bien élevé, timide et gentil. Ça ne dit pas de grossièreté. » C'est calme et posé, une fille. Mais je n'étais et ne suis rien de tout ça.

    Petite j'arrachais la tête aux poupées. Je voulais voir l'intérieur, comment étaient leurs yeux, leurs bouches. Un jour on m'en offrit une plus grande que moi et qui clignait des yeux tout le temps en répétant : « Je t'aime. Serre-moi fort contre toi. » Pourquoi souriait-elle ? Ses yeux étaient pourtant si tristes. Elle aussi eut la tête arrachée.

    J'aimais courir, crier, tourner sur moi-même, j'aimais la boue, l'odeur de la terre sur mes vêtements, j'aimais être sale, les terrains vagues et les ronces.

    Mon père a toujours été l’enfant préféré de ma grand-mère. Un petit coq, chaperonné par sa grande sœur. Quelle ne fut pas sa déception lorsqu’il jeta son dévolu sur une simple femme de ménage. Certes, elle venait elle-même d'une famille de paysans, faisait des ménages, était l'épouse d'un ouvrier du BTP, mais elle avait des rêves de grandes dames. Elle aurait tant voulu être une de ces grandes dames si bien parées, si bien éduquées. Ces grandes dames qui savaient si bien se tenir et maîtrisaient si bien l'art de la flatterie.

    Ma grand-mère détestait ma mère, détestait toutes les femmes. Elle n'avait pas d'amie, elle n'avait que des patronnes. Et toutes celles qui n'étaient pas patronnes étaient des putains.

    Quand je désobéissais, ce qui était fréquent, elle me disait : « Ta mère est une putain et tu finiras comme elle. Regarde-toi, tu ressembles à une gitane, tu es laide, personne ne t'aime. Personne jamais ne t'aimera. On ne peut pas aimer quelqu'un comme toi. »

    Tous ont voulu me dresser à coups de ceintures, d'ordres et de poings.

    Un frère est né.

    Jusqu'à ses 4 ans les étrangers pensaient toujours qu'il était une fille. Un jour, il comprît. Je me souviens de ce jour-là. Nous étions au marché avec ma mère quand un maraîcher lui dit : « Elles sont mignonnes vos deux petites. » Mon frère s'est alors redressé et, fier comme un coq, a répondu : « Je suis un garçon, j'ai un zizi, je peux vous le montrer. » C'est que, c'est honteux d'être une fille, et nous le savions tous les deux. C'est peut-être pour cela que ma grand-mère, honteuse de ce qu'elle était, s’efforçait de faire de moi une « vraie fille ». Pour elle, une humaine digne de ce nom se devait sans doute d’être une « vraie fille ». Et la « vraie fille » devait être comme ces grandes dames qui se tenaient droites et fières et qui maîtrisaient l'art de la flatterie.

    Encore aujourd'hui, que ce soit pour m'insulter ou me flatter, cette affirmation, « mais tu n'es pas une vraie fille », est l'argument suprême pour balayer mes critiques.

    Pour mon père, un garçon qui parlait avec une fille avait forcément une idée derrière la tête. Tous sont des violeurs, toutes sont des putains, sauf sa mère bien sûr. Cette insulte revenait toujours quand le maître du foyer, l'homme de la maison, celui qui possède les bijoux de famille, se mettait en colère. D'ailleurs, pour être sûr que je n'étais pas une putain, du moins pas encore, il lui fallut bien le vérifier par lui-même. C'est à ce moment-là que la guerre entre lui et moi a commencé. Quand il a voulu poser sa bouche sur la mienne et ses mains sur mon sexe. Je l'ai mordu, griffé, frappé. J'ai utilisé les poings. Ma réputation était faite, j'étais une folle, une hystérique. Harceler ma mère ne lui suffisait pas. Il voulait posséder toutes les femmes, toutes les femelles. Pour m'éduquer, il m'obligea un jour, sous prétexte de s’assurer que je sortais le chien, à le retrouver dans un parking où stationnaient une dizaine de camping-cars. Quand les portes s'ouvraient, je voyais la femme, le lit et le mâle qui sortait ou entrait. Sans discontinuer, les mâles entraient et sortaient, entraient et sortaient, entraient et sortaient... Des hommes en voiture s'arrêtaient à ma hauteur pour me demander : « C'est combien la pipe ? » Ni le chien ni mes 12 ans ne les inquiétaient. Puis mon père, son affaire une fois conclue, arriva en voiture et klaxonna. Je suis alors montée dans la voiture avec le chien, une colère noire dans le cœur.

    Aucune intimité n'était possible sous le toit du mâle paranoïaque qui devait régir son foyer. J'écrivais déjà et, bien sûr, il trouva mes écrits, en rit et les partagea avec toute la famille. Ma mère et mon frère ne voulurent jamais me croire, mon frère affirmait : « Ma sœur est folle ». Je ne pouvais donc compter que sur moi-même pour me défendre. Tant de rage contenue quand des étrangers affirmaient que mon père était un homme si drôle, si intelligent, si serviable, si sympathique.

    À l'école, il y avait aussi ce maître si gentil, si doux, si calme. Quand nous passions devant sa porte à l'heure de la récré et que la porte était ouverte, toujours, il y avait une petite fille assise sur ses genoux, il la consolait, disait-il. Il en consola beaucoup avant que la direction de l'établissement ne puisse plus le protéger.

    Mon frère bénéficiait d'une liberté qu'on m'interdisait parce que j’étais une fille. Il ramenait des filles à la maison, dans sa chambre, les mettait dehors en pleine nuit, les partageait avec ses amis. Il n'y avait là rien de choquant, pas même pour ma mère, c'était même admirable. Quelle virilité ! C'était d'ailleurs si drôle quand il parlait des femmes comme de bouts de barbaque dont le seul intérêt était leurs trous.

    Enfant, mon frère n'avait pourtant rien du Don Juan violeur. Je ne me souviens plus quand il a changé, à quel âge. Il voulut un rottweiler, une benz, des vêtements de marque. Il se mit à rouler des mécaniques, à nous parler, à ma mère et à moi, comme si nous étions ses domestiques, des corps sans âmes, sans vie intérieure.

    Il y a peu mon frère, peut-être parce qu'aujourd'hui il est père, m'a confié qu'à l'âge de 13 ans un mâle plus âgé l'avait violenté. Y-a-t-il un lien entre son besoin d'afficher un virilisme si caricatural et violent et le traumatisme subi ?

    Je ne suis pas une « vraie fille » et ne le serai jamais, mais je suis femme, femelle née dans une société patriarcale qui s'est chargée de m'apprendre ce qu'était un homme, un « vrai », le prédateur qui abuse et ne peut exister qu'en avilissant le corps de la femelle et de tout être humain efféminé.

    Tu seras un pénis en érection et rien d'autre. Tu seras un trou au service du mâle, ce maître du monde qui veut tout empaler. Pour être pleinement acceptée par ceux de ton espèce, il te faudra subir le dressage des institutions, accepter ces stéréotypes, les défendre et les perpétuer. Oublier, nier, tout ce que tu portes en toi, toute la richesse d'un corps qui accepte les altérités, qui accepte l'autre dans son individualité totale, étrange, mystérieuse et puissante.

    Nous devons nous battre pour que nos identités ne soient pas réduites à un genre masculin ou féminin. Si je suis composée de tous ces êtres meurtris qui ont voulu me façonner, hantée par une société qui réduit toute la subjectivité d'un individu à des stéréotypes de genre, je suis aussi, et surtout, une combinaison d'êtres et de choses parfois dissonante parfois déhiscente. C'est peut-être pour cela que je crois, encore et malgré tout, que le rêve est une langue sauvage avec laquelle nous devons et pouvons renouer.

    Malheureusement, encore aujourd'hui, nous devons lutter et nommer cette domination, ce dressage, cette torture que la société patriarcale impose à ses enfants. Et pour cela nous devons comprendre que sous la domination masculine la femme est un corps femelle qu'un corps mâle chasse. Elle est le gibier du mâle, cet homme construit socialement et qui n'a pas eu le pouvoir, la force, le désir, les moyens de se libérer du carcan de la masculinité inculquée dès la naissance.

     

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    « On ne naît pas femme, on le devient »1

    Qu'est ce que cela signifie ? Qu'est-ce que ce mot « femme » ?

    Dans notre société une femme est à la fois une femelle adulte avec des attributs physiques spécifiques (seins et utérus principalement), et une femelle humaine assignée à une identité sociale.

    L'être femelle comme l'être mâle sont le fruit de l'évolution qui a créé la reproduction sexuée. L'humain est un mammifère qui ne peut se reproduire sans des gamètes mâles et des gamètes femelles, soit les ovocytes et les spermatozoïdes. Ceci est un fait biologique, fruit de milliers d'années d'évolution terrestre. Reconnaître ce fait ne signifie pas que la femelle soit réduite à son rôle de reproductrice ni le mâle à son rôle de reproducteur. Ce n'est pas l'utérus, ni les seins, ni le pénis, ni les testicules, ni les hormones qui réduisent un être humain, mâle ou femelle, à un rôle de géniteur ou de génitrice mais le genre.

    Le genre est une construction sociale qui norme les comportements selon le sexe biologique : genre féminin pour la femelle et genre masculin pour le mâle. Une femelle, si elle veut être considérée comme une « vraie femme », doit être féminine et un homme, s'il veut être considéré comme un « vrai homme », doit être masculin. Le féminin et le masculin sont donc des stéréotypes, des normes de comportement pour chacun des deux sexes biologiques, exemple : la femme porte des jupes et l'homme des pantalons, la femme est douce et l'homme est fort, la femme minaude et l'homme conquiert, la femme est infirmière et l'homme est militaire, la femme obéit et l'homme commande.

    Dans une société fondée sur la domination masculine, c'est le mâle acceptant les stéréotypes du genre masculin qui est l'étalon de mesure pour toute l'humanité et, pour maintenir et perpétuer le pouvoir du masculin sur le féminin, les qualités du féminin doivent être l'exact opposé de celles du masculin. C'est ainsi que le mâle pour être un « vrai homme » doit être viril et dominer la femme qui, elle, si elle veut être une « vraie femme » doit être soumise au mâle, au « vrai mec ». Les deux genres, féminin et masculin, imposés par la société patriarcale, se construisent en s'opposant l'un l'autre. Sous prétexte de complémentarité, du maintien de l'ordre patriarcal, l'homme doit être un « vrai mec » et la femme « une vraie femme » et le mec doit baiser la femme parce que l'hétérosexualité est la norme dans la société patriarcale. Dans ce type de société l'homme existe publiquement et socialement, la femme existe biologiquement : c'est-à-dire que le corps de la femme est mis à disposition de l'homme en vue de la reproduction, des soins du corps et de la satisfaction des besoins sexuels de l'homme : mariage, prostitution, pornographie.

    Ne pas distinguer sexe biologique (femelle), sexe biologique social (femme) et genre (féminité) participe à maintenir un essentialisme des humains, essentialisme des deux sexes permettant à la domination masculine de se maintenir depuis de nombreux siècles. Ce que doit être un homme socialement (un vrai mâle, un masculiniste, viril, fort, dominant) et une femme socialement (porter et nourrir les enfants du mâle, prendre soin du mâle et de sa progéniture) ne correspond pas à la diversité subjective des êtres humains et réduit notre identité à une fonction sociale reproductrice. C'est ainsi que la famille patriarcale a longtemps défendue sa cause en affirmant que c'est pour protéger femmes et enfants que le mâle porte les armes et conquiert le monde. Nous savons que tout ceci est faux. Une femelle humaine est tout aussi capable de commander, de chasser, de tuer, de torturer qu'un mâle humain. S'il est exact que les violeurs, les abuseurs, les pédophiles, les proxénètes et les clients sont dans 95 % des cas des hommes, ce n'est pas le fait d'une hormone, d'un pénis, de testicules, mais le fait d'une construction sociale qui réduit l'homme à un pénis qui bande : « Je suis un mec, un vrai mec, je ne pleure jamais, je sais bander, je sais soumettre, je sais violer, torturer et tuer, je n'ai pas la sensibilité d'une femmelette. »

    Dès notre naissance, tout notre entourage participe à faire de nous de vrais mâles/hommes/masculins et de vraies femelles/femmes/féminines. Dans une société où règne la domination masculine ces trois substantifs sont interchangeables, les féministes radicales tiennent à distinguer ces trois substantifs : le sexe biologique qui ne concerne que la reproduction sexuée ; le sexe biologique dans les relations sociales : homme et femme ; et le genre qui norme les comportements : masculin et féminin.

    C'est ainsi qu'une femme naît femelle et devient femme socialement. Dans une société patriarcale elle le devient en acceptant la féminité dont les critères ont été définis par la société patriarcale. Aujourd'hui encore mâles et femelles sont soumis à la tyrannie du genre.

    Il n'y a pas longtemps, une amie me parlait de la maternelle où sa fille de 3 ans passait 6 heures par jours, 5 jours par semaine. Dans cette maternelle, il y a des portes-manteaux bleus pour les garçons, roses pour les filles, parce que les adultes affirment qu'il est important que les enfants s'identifient à un sexe/genre le plus tôt possible. Nous sommes en 2019, et c'est comme ça dans de nombreuses écoles françaises où sont reproduits et imposés les stéréotypes de genre, obligeant l'individu à se reconnaître dans un genre féminin ou masculin pour bénéficier d'une identité sociale, d'une existence dans la société. L'école et toutes les institutions sont patriarcales, elles soumettent les femmes à l'injonction de correspondre à leur genre, elles se doivent d'être féminines, et les garçons se doivent d'être masculins. Cela commence dès les couches-culottes2, se poursuit dans la cours d'école, dans l'espace public, conjugal, dans les loisirs, etc. La violence conjugale et familiale est le lieu de cette cristallisation qui s'exprime dans la sphère publique par la culture du viol et la marchandisation sexuelle des corps. Tout cela participe au maintien de cette enfermement identitaire : tu seras mâle et/ou femelle et rien que cela.

    Les enfants témoins de la violence conjugale, victimes de violences et/ou d'abus sexuels sont nombreux, cette violence est institutionnelle, elle se transmet socialement de père en fils, de père en fille, de mère en fille, de mère en fils. L'enfant qui grandit dans une société patriarcale est livré à des violences inouïes qui génèrent de multiples traumatismes et chaque enfant se protège de ses traumatismes selon sa subjectivité propre :

    « II n'a pas le droit d'exprimer ses frustrations, il doit réprimer ou nier ses réactions affectives, qui s'amassent en lui jusqu’à l'âge adulte pour trouver alors une forme d'exutoire déjà différente. Ces formes d'exutoires vont de la persécution de ses propres enfants par l’intermédiaire de l’éducation jusqu’à la toxicomanie, à la criminalité et au suicide, en passant par tous les degrés des troubles psychiques. »3

    Nous avons tous été ces enfants, nous sommes ces enfants, il n'y a pas de rupture entre ce que nous avons été et ce que nous sommes. Malheureusement, tant que nous n'aurons pas vomi toutes les saletés qu'on nous a enseigné sur nous-mêmes, nous reproduirons les comportements patriarcaux : l'hostilité des femmes entre elles, l'hostilité des hétérosexuels envers les homosexuels, l'hostilité des hommes envers les femmes, des hommes envers d'autres hommes.

     

    L'éducation ne cesse de vouloir nous assigner des stéréotypes selon le sexe biologique et ce dès la naissance. C'est ainsi que lorsqu'un enfant né avec des attributs sexuels qui ne correspondent pas aux normes médicales établies par la société un chirurgien se charge de le réassigner. Chacun d'entre nous doit entrer dans une des deux catégories - le féminin ou le masculin - pour avoir une place dans la société, pour être reconnu par les membres de sa propre espèce.

    C'est pour se libérer de ce carcan que les féministes radicales critiquent l'identité de genre et dénoncent le genre qui divise l'humanité en deux et essentialise les individus : mâle-homme-masculin et femelle-femme-féminine.

    Certains pensent que la multiplication des genres pourrait changer, briser la domination masculine, mais il n'en est rien, parce que ce qui fonde la domination masculine c'est le mâle, le porteur d'un pénis qui bande, et tous les autres, tant que la masculinité n'est pas démantelée, lui seront toujours inférieurs, ils seront considérés par le masculiniste comme des êtres efféminés.

    D'autres pensent qu'il suffit de ne plus parler de reproduction pour que les problèmes disparaissent, la fameuse politique de l'autruche. Nier le fait qu'il faut un gamète mâle et un gamète femelle, donc un corps mâle et un corps femelle ne fera qu'invisibiliser le gibier de tous les fascistes et du capitalisme qui sont obsédés par le contrôle du ventre de la femme, le contrôle de sa sexualité et de sa fécondité en les maintenant dans une dépendance financière ou en les maintenant dans la pauvreté :

    « En France, les femmes sans-abri sont violentées, méprisées, ou tout simplement ignorées. On passe à côté sans les regarder. Et pourtant, elles représentent pas moins de 38 % des personnes sans domicile fixe. Et parmi elles, l'on dénombre un taux tout aussi conséquent de mères sans abri. [...] Augmentation du nombre de naissances de bébés dans la rue, hôpitaux débordés, isolement des mamans qui dorment dehors, danger de mort indéniable pour l'enfant...  »4


    C'est ainsi que le transhumanisme s'inscrit dans la continuité du capitalisme et de tous les fascismes : nier les mammifères que nous sommes, privilégier « l'idée » que nous nous faisons de notre corps plutôt que la réalité physique de ce corps, corps qui nous est pourtant propre et unique et qui seul nous permet d'établir de vrais rapports au monde, à la terre, à la matière, à l'altérité. Le transhumanisme est un projet de contrôle des naissances en créant des utérus artificiels pour, à terme, faire disparaître le corps de la femme dans son existence physique même. Certaines femmes - engluées dans l'idéologie phallocratique - vont jusqu'à affirmer que le problème n'est pas le système patriarcal mais l'utérus. René Frydman, l'obstétricien ayant permis la naissance du premier « bébé éprouvette » français ainsi que celles des premiers bébés français à partir d'ovocytes congelés, pense effectivement que cela permettrait de mettre fin à « l’assujettissement des femmes à la nature ». Devons-nous le remercier de nous libérer enfin du poids de notre utérus, nous toujours trop proche de la nature, cette nature si dangereuse qu'elle a eu le malheur d'engendrer des sapiens au milieu de primates. Quelle est donc cette idéologie qui définit le corps de la femme à un assujettissement à la nature sinon une idéologie patriarcale qui nous embrigade bien avant notre naissance par tout un protocole obstétrical qui considère la naissance comme une maladie ?

    Cette appropriation du corps de la femme passe par la stérilisation forcée chez les indigènes, par une natalité encouragée ou forcée, selon les conditions économiques et politiques, chez les femmes blanches, par une exploitation des ovocytes dans les pays du nord économique et une exploitation des ventres dans les pays du sud économique. Le maintien dans la pauvreté oblige les femmes à accepter la domination masculine et, comme pour toute victime d'un système oppresseur, les femmes se créent des barrières de protection pour supporter la violence subie ou la nier. C'est ainsi que des femmes ont retourné le « stigmate de la putain » pour retrouver une fierté. Pourtant, la prostitution et la pornographie ne sont pas un métier comme un autre. Comme le dit Grisélidis Réal, prostituée, peintre, autrice et activiste :

    « J'étais dans une situation financière épouvantable, tous les horizons étaient bouchés, j'avais pas de papiers, pas de travail, pas de permis de travail, mes gosses et moi on était même pas déclarés à la police. Donc il fallait survivre, des hommes venaient coucher avec moi en me payant, évidemment je m’apercevais quand même que c'était pas l'amour qui les poussait, c'était la satisfaction sexuelle, la levée de leur propre frustration, y'a souvent des clients qui viennent se venger de toutes les frustrations que leur grand-mère, que leur mère, que la société entière leur ont infligé, ils viennent se venger sur une putain et ça leur fait du bien et la putain doit comprendre ça. Elle doit comprendre mais elle doit pas se laisser étrangler par exemple. Faut avoir suffisamment de diplomatie pour comprendre qu'y a des tourments dangereux et qu'il faut calmer l'homme, qu'il reparte content ou bien furieux, mais enfin qu'il reparte sans avoir tué la femme. Parce que y'a des types qui iraient facilement jusqu'à tuer. Moi je sais que je me suis battue pour sauver ma peau. »5
    L'asymétrie des genres est tellement ancrée dans nos corps dès la petite enfance que Neel Doff, autrice belge du début du XXème siècle, écrit :

    « La simplicité avec laquelle mes parents s’adaptaient à cette situation, me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en étaient arrivés à oublier que moi, la plus jolie de la nichée, je me prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute, il n’y avait d’autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais à admettre que ce moyen fût accepté sans la révolte et les imprécations qui, nuit et jour, me secouaient. J’étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé son œuvre, tandis que j’avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort. »6

    L'appropriation du corps de la femme permet au patriarcat de perdurer et de maintenir l'humanité entière sous son joug, le mariage, la prostitution et la pornographie sont le continuum de l'échange économico-marchand dans la société patriarcale7, la femme comme corps marchandise au service de l'homme. Pour finir je laisse la parole à Sonia Sanchez, activiste féministe, ancienne prostituée et autrice du livre Aucune femme ne naît pour être pute :

    « ... nous devons commencer par gommer les frontières entre les bonnes et les mauvaises femmes. C'est le patriarcat qui nous divise en bonne et mauvaise, et cela nous affecte dans nos alliances. Je crois que nous, les femmes, devons nous organiser autour d'un autre genre de complicité qui soit dirigé pour lutter contre tout type de violence. Nous sommes divisées parce que nous ne parvenons pas à nous regarder en face devant un miroir, nous nous retrouvons sur les différences et non sur ce que nous avons en commun. Le débat entre abolitionnistes et réglementaristes de la prostitution est manipulé par le capitalisme et le patriarcat. Il faut approfondir le débat et mettre plus de questions en commun, il y a plus de questions qui nous unissent qui ne nous séparent. Creusons le débat et ne nous enfermons pas entre putes, abolitionnistes et réglementaristes. Le débat doit s'ouvrir à toute la société. Et une partie de notre tâche en tant que féministe et activiste pour les droits humains est d'atteindre cet objectif. »8

    par Ana Minski


     

     

     

    1 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe

     

     

    3 Alice Miller, C'est pour ton bien

     

     

    5 Grisélidis Réal, entretien vidéo

     

    6 Neel Doff, Jours de famine et de détresse

     

    7 Paola Tabet, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel

     

    8 Traduction d'un entretien du 14 octobre 2015 avec Sonia Sánchez, activiste féministe, disponible en version originale sur le site feminicidio.net.

     


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  • Revue Behigorri

     

       Sommaire :

    La buveuse d'ombres de Ana Minski
    La Nature, c'est celle qui lutte de Seb d'Armisan
    Les naturiens, précurseurs d'une critique de la civilisation de Nicolas
    Casaux
    À propos de la suppression de notre vagilité de Frank Forencich
    Les jeunes filles et les herbacées de Lierre Keith
    L'enfer du développement durable de Ana Minski
    Confusion renouvelable et transition imaginaire de Nicolas Casaux
    Le rêve est une langue sauvage de Ana Minski
    Le cauchemar des zoos de Derrick Jensen

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  • Le mythe de l'homme tueur

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    Le mythe de l'homme tueur

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    Le mythe de l'homme tueur

     

    Tout au long du Pléistocène — plus de 2 millions d’années —, des espèces de grandes et petites tailles disparaissent, se réfugient dans d’autres zones géographiques ou sont supplantées par des espèces similaires. Mais à la fin du Pléistocène, ce sont surtout de grands mammifères terrestres, de grands oiseaux et reptiles qui disparaissent. Cette importante extinction de la faune terrestre concerne l’ensemble de la planète à l’exception du biotope marin. Elle est reconnue dès le 19ème siècle par Alfred Russel Wallace et Charles Darwin.

    C’est au milieu du XXème siècle que l’intérêt pour cette disparition se cristallise, au travers de la thèse de la « guerre éclair »[1], élaborée par Paul S. Martin. Selon ce chercheur américain, l’expansion de sapiens, qu’il qualifie de « prédateur agressif », serait responsable de cette extinction. Face à lui, les proies des régions nouvellement colonisées, inadaptées et naïves, auraient été incapables de se défendre. D’après Martin, l’extermination de la mégafaune marque le début de la « Sixième extinction » qui se poursuit et s’accélère de nos jours. Sa théorie suggère que nous — Homo sapiens — sommes destructeurs et agressifs par nature, et certains n’hésitent pas à affirmer qu’il nous est impossible de lutter contre cette nature.

    À l’heure où la disparition de la biodiversité devrait alerter et mobiliser toutes les couches de la population dans la recherche d’une solution véritablement pérenne et efficace, il est remarquable que cette théorie de la « guerre éclair » soit régulièrement présentée comme acceptable par la presse scientifique et quotidienne. Ainsi, le 25 avril 2018, le journal Le Monde publiait un article intitulé « L’homme, tueur en série des grands mammifères ». S’appuyant sur un article américain, sapiens y est décrit comme le nouveau chef d’orchestre de l’évolution, responsable de la disparition des rhinocéros laineux, des transformations des mammouths en éléphants. Mais qu’en est-il vraiment ?

    Comme le soulignent des chercheurs plus sérieux, afin de pouvoir rendre compte de la réalité de l’extinction des espèces au cours des derniers 100 000 ans, il faudrait pouvoir dater de manière précise et fiable un nombre important de fossiles. Malheureusement, ces datations précises et fiables n’existent pas, pour le moment. En outre, nous n’avons pas suffisamment de fossiles pour pouvoir croiser les données. C’est pourquoi la plupart des grandes études sur le sujet sont basées sur des estimations de populations de mégafaune, des modèles de « colonisation » par les populations sapiens, des scénarios plus ou moins catastrophiques de l’extinction de ces espèces[2]. Les résultats obtenus sont essentiellement le fruit de données artificielles. D’autre part, il ne faut pas oublier que ce que l’on nomme mégafaune est une diversité d’espèces dont les régimes alimentaires et les écosystèmes ne sont pas comparables. Ne prendre en compte que les espèces les plus grandes et lourdes, qui sont en général les plus fragiles parce qu’elles se reproduisent lentement et que chaque portée comporte peu d’individus, biaise également l’interprétation que l’on peut avoir de cette extinction. En effet, la disparition à la fin du Pléistocène concerne également un certain nombre d’autres espèces plus petites, tandis que certaines espèces de poids supérieur ou égal à 45 kg ont survécu.

    La définition même de mégafaune est problématique. Si ce terme définit l’ensemble des mammifères terrestres dont le poids adulte est égal ou supérieur à 45 kg et qui ont disparu entre le Pléistocène supérieur et le début de l’Holocène, il est alors possible d’y intégrer l’homme de Néandertal et de Denisova. Les derniers hommes de Néandertal sont connus dans le sud et le nord de l’Europe aux alentours de 36 000 avant le présent[3], et plus particulièrement dans la grotte de Antón en Murcie (Espagne) et la grotte de Spy (Belgique). Malgré l’absence de fossiles néandertaliens témoignant de mort violente, la thèse de la « guerre éclair » a longtemps dominé les interprétations pour expliquer sa disparition. Jusqu’à récemment, il était admis que les premiers sapiens étaient arrivés en Europe vers 36 000 avant le présent, conduisant à une rapide extinction de Néandertal. Il est aujourd’hui démontré que l’homme anatomiquement moderne est arrivé sur le continent Européen vers 45 000 avant le présent, soit 10 000 ans plus tôt[4]. La cohabitation entre ces deux homininés a donc été beaucoup plus longue que ce que prévoyaient les scénarios il y a quelques dizaines d’années. La thèse la plus admise actuellement est que Néandertal est un sapiens dont les rapports avec sapiens sapiens étaient plus affectueux que conflictuels[5]. Il est désormais admis que les améliorations climatiques qui ont commencé vers 49 000 BP ont rendu accessibles de nouveaux territoires dans lesquels se sont dispersés les groupes néandertaliens, isolant les populations jusqu’à leur extinction.[6]

    La disparition de la mégafaune est prise dans la même problématique que Néandertal. Lorsqu’il était reproché à Martin S. Paul qu’il y avait trop peu de sites associant armes de chasses et restes de mégafaune pour envisager une extermination, il déclarait que l’abattage avait été si rapide qu’il ne laissait aucune trace[7]. Preuve que certains chercheurs n’hésitent pas à faire fi des données matérielles archéologiques les plus élémentaires.

    Si le mystère n’est pas résolu, il est possible toutefois d’envisager un autre scénario s’appuyant sur des données archéologiques existantes (et non pas spéculatives) et plus fiables. Ainsi, la région la plus riche en vestiges osseux de grands mammifères, en nombre de dates radiocarbones obtenues directement sur les vestiges osseux, d’une richesse archéologique, paléontologique et environnementale permettant d’étudier de manière suffisamment correcte l’extinction de la fin du Pléistocène, est l’écorégion Paléarctique[8]. Elle correspond essentiellement aux écorégions terrestres de l’Europe, de l’Afrique du Nord, des deux-tiers nord de l’Asie, et du Moyen-Orient. La vague d’extinction est documentée dès 130 000 avant le présent. Chaque espèce présente une manière unique et complexe de répondre aux changements climatiques. Certaines disparaissent, comme l’ours des cavernes (Ursus spelaeus), dont le régime strictement végétarien ne lui permet pas de s’adapter à un refroidissement des températures, qui s’accompagne d’une diminution de la végétation, tandis que d’autres survivent, comme l’ours brun (Ursus arctos), au régime omnivore, et que d’autres migrent, comme le léopard (Panthera pardus), qui survit encore en Afrique et en Asie du Sud-Est. À ce jour, la cause la plus probable de leur extinction semble être le changement climatique planétaire qui s’est produit à l’époque.

    La chasse ayant longtemps été considérée comme le principal moteur de l’hominisation, il était admis que sapiens était l’homininé le plus doué de son espèce pour pratiquer la chasse spécialisée et la chasse aux grands mammifères. La spécialisation de la chasse, qui consiste à chasser une seule espèce, était donc perçue comme une marque distinctive entre sapiens et ceux qui l’avaient précédé. Sapiens aurait donc été le premier humain, et le seul, à posséder des capacités cognitives suffisamment évoluées pour pratiquer une chasse spécialisée, induisant un abattage en masse, qui impliquerait plus de coordination et d’anticipation. Pourtant, un site archéologique présente une chasse spécialisée dès le Paléolithique moyen : le site de Mauran en Haute-Garonne où des centaines de bisons ont été chassés par Néandertal, vers 87 000 avant le présent. Malgré cette spécialisation le bison a pourtant largement survécu. Quoiqu’il en soit, la chasse spécialisée, que ce soit au Paléolithique moyen ou au Paléolithique supérieur, est loin d’être la plus fréquente et n’est pas évidente à identifier. Ce qui est remarquable, c’est l’importance qu’accordent certains archéologues aux stratégies de chasse dans l’établissement d’une hiérarchie des capacités cognitives, plaçant la chasse au cœur même du processus de l’hominisation, comme si l’homme n’était que le produit de sa chasse. Ainsi, sapiens serait devenu Homme en chassant des mammifères plus grands que lui et en les tuant en masse. Pourtant, les vestiges archéologiques présentent essentiellement des restes osseux de cerfs ou de rennes, parfois de chevaux (Solutrée), parfois de bison. Toutes ces espèces ont largement survécu tout au long de l’Holocène. Rendre compte de l’histoire de ces espèces, c’est s’apercevoir et accepter que leur disparition est intimement liée à l’apparition des civilisations[9], qui détruisent leur environnement, en les exploitant à des fins idéologiques démentes. Prétendre que l’homme a toujours détruit et exterminé son environnement est donc une mythification.

    Mais d’où provient donc cette fascination de notre culture pour les Grands chasseurs, les Grands prédateurs ?

    Ce mythe de l’homme primitif est souvent invoqué pour justifier une définition de l’identité masculine[10]. Francis Dupui-Déri, dans son ouvrage La crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace, a analysé et documenté ce qu’était cette masculinité si souvent en crise dans les sociétés patriarcales. Il nomme « mythe de la caverne » cette idée tenace selon laquelle les sociétés de chasseurs-cueilleurs seraient des sociétés fortement divisées en fonction du genre : tandis que les hommes chassent, les femmes s’en tiennent à la sphère domestique. Certains auteurs, qui se pensent même féministes, vont jusqu’à affirmer que cette division des tâches et ce patriarcat, découlant de la génétique, auraient toujours existé. Pourtant, aucun site archéologique de la Préhistoire, c’est-à-dire d’avant l’apparition de l’agriculture, ne permet d’affirmer que ces groupes pratiquaient une quelconque division sexuelle des tâches[11]. Malgré tout, comme le précise Francis Dupui-Déri, certains livres de psychologie populaire n’hésitent pas à faire référence à la division sexuelle des tâches et affirment qu’il est dans la nature même de l’homme de mettre en place des hiérarchies, de maîtriser l’environnement, de diriger la famille et le couple et de recourir à la force. Francis Dupuis-Déri rend compte de la misogynie, du racisme et du fascisme qui se nourrissent de ce mythe du grand chasseur ou du grand prédateur. Or, la masculinité se définit par opposition à la féminité. Aux yeux de ceux qui exaltent la masculinité, la féminisation castrerait les hommes qui perdraient ainsi leur valeur masculine : c’est pourquoi il n’y a plus « de chevaliers, d’explorateurs et de grands chasseurs ». Les hommes seraient donc faits pour se battre, les femmes pour élever des enfants et soigner les hommes. Et souvenons-nous que la chasse aux sorcières était une chasse menée en grande majorité contre des femmes accusées de faire disparaître le pénis. C’est ce mythe qui permet à des hommes comme Zemmour d’affirmer qu’il y a toujours une violence dans le rapport sexuel entre homme et femme, parce qu’il faut de la force, de la virilité.

    À l’heure où les États tombent les uns après les autres entre les mains de Trump, Bolsonaro et d’autre pervers misogynes, il est temps de se questionner sur ce que nous racontent la « guerre éclair », le mythe du grand prédateur, l’admiration pour les serial killers, et sur la manière dont la masculinité s’en nourrit. Le mythe de la « guerre éclair » ressemble étrangement à l’arrivée des colons européens aux États-Unis, bien plus qu’à une hypothétique extermination des grands mammifères du Pléistocène. Le narcissisme de l’homme blanc, civilisé, capitaliste, patriarcal, avec sa culture militaire, de colonisation, de domination et d’exploitation, est tel qu’il préfère détruire le vivant plutôt que d’admettre son humble condition terrestre. Il s’est tellement convaincu lui-même que le sapiens mâle est d’une nature belliqueuse, guerrière, qu’un certain nombre de nos contemporains sont devenus incapables de remettre en question ce mythe, incapables de comprendre que d’autres peuples, d’autres cultures n’envisagent pas la nature de l’être humain de la même manière. L’Homo sapiens de la civilisation est semblable au chasseur maudit incapable d’arrêter le carnage, réclamant chaque jour son nouveau bain de sang. Tel un vampire il pénètre les demeures, viole les femmes, les enfants, hypnotise les esprits pour les plier à son règne de domination mortifère. Ce « serial killer » qui s’obstine à confondre tuerie et chasse, chasse et sexe, passion et amour, naissance et mort, détruit la planète parce qu’il s’est créé une nature à l’image de sa culture meurtrière et narcissique.

    Nos ancêtres chassaient des proies libres et sauvages. Il est même tout à fait possible que les hommes ne s’accaparaient ni la chasse ni la viande. Avec la domestication et la civilisation, l’homme n’est plus, et depuis des siècles, un prédateur, Qu’ils chassent ou non, tous se nourrissent principalement d’êtres domestiqués, abattus par d’autres, et en masse. La civilisation est un abattoir. Les 10 000 dernières années, résumées en quelques mots : cirques, arènes, zoos, abattoirs, chasse aux trophées, guerres, pollutions, urbanisation, destruction des habitats, destruction du sauvage. Ce désastre n’est pas le fruit d’une nature de prédateur irresponsable mais d’une culture qui a mal tourné. Trop nombreux encore sont ceux qui refusent d’entendre que la nature de l’animal humain ne se réduit pas au discours d’une élite obsédée par une jouissance démesurée.

    Ainsi que l’anthropologue Marshall Sahlins conclut son excellent livre La Nature humaine : une illusion occidentale, dans lequel il étudie plus de 2000 ans du discours culturel dominant, en Occident, concernant la soi-disant nature humaine :

    « Tout cela n’a été qu’une longue erreur. Je conclus modestement en disant que la civilisation occidentale est construite sur une vision pervertie et erronée de la nature humaine. Pardon, je suis désolé, mais tout cela est une erreur. Ce qui est vrai en revanche, c’est que cette fausse idée de la nature humaine met notre vie en danger. » Et non seulement notre vie, mais celle de la planète et de tous ses habitants non humains, que notre système socio-techno-économique planétaire extermine. Il est plus que temps de récuser ce mythe et de démanteler ce système et l’idéologie qui l’alimente.
     

    par Ana Minski

    _______________

     

    1. Martin, P.S. 1973. The discovery of America. Science 179.
    2. Des difficultés à percer les mystères de l’extinction de la mégafaune
    3. Des restes fossiles de néandertaliens ont été mis au jour à Gibraltar, datés indirectement à 25 000 BP, ils sont pour le moment très controversés.
    4. Benazzi S. et al., Early dispersal of modern humans in Europe and implications for Neanderthal behaviour, Stefano Benazzi, Nature, 3 novembre 2011
    5. Qiaomei Fu et al. An early European had a close Neandertal ancestor, Max Planck Institut, 22 Juin 2015
    6. Vandermeersch dir., Les neandertaliens, biologies et cultures, cths
    7. Martin P. S., Twilight of the Mammoths: Ice Age Extinctions and the Rewilding of America, 2005.
    8. Stuart J.A., Late Quaternary megafaunal extinctions on the continents: A short review, Geological Journal , December 2014
    9. https://partage-le.com/2015/02/1084/
    10. Une histoire d’amour…
    11. La matriarche, la cuisinière, l’amazone

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  • La fidélité des serviteurs

    La fidélité des serviteurs

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    La fidélité des Serviteurs

     

    "De quoi vivaient tous ces patriciens pauvres ? La carrière pour eux était d'entrer au service de leur seigneur. [...] Ainsi enregistré, le jeune noble faisait partie de la maison du seigneur, il était de ses suivants ; celui qui le nourrissait et le protégeait, en échange de quoi il le servait, lui obéissait, le suivait à la guerre, en mission, ou, dans sa disgrâce, en exil, parfois même jusque dans la mort, se suicidant sur sa tombe".

    (Maspero, Chine antique)

     

    "La richesse et la considération dont jouissent les classes sociales, du jeune adolescent jusqu'au plus grand des chefs, se jugent par le nombre de tels dépendants [les esclaves] lesquels, il est vrai, sont souvent gardés à des fins de pure ostentation, mais se trouvent également être fort utiles à la chasse et à la pêche, tout en constituant une garde rapprochée de supporters généralement fidèles, prêts à tout pour leur maître, à le protéger ou à occire ses ennemis sur une simple injonction de sa part, sans élever la moindre objection et sans manifester de scrupules."

    (Donald, Diary of a trip to the Northwest Coast)

     

    Si la civilisation, qui mène depuis ses débuts une guerre contre la liberté et le sauvage, via l'artificialisation ou urbanisation du monde, existe depuis presque 5000 ans, il est important d'essayer de comprendre comment la nôtre a pu si bien se développer au mépris de la liberté, de l'égalité et de la fraternité entre les peuples et les autres existants.

     

    La centralisation du pouvoir, la militarisation, l'expansion urbaine, la domestication des êtres et des forces, la monétarisation, la production de marchandises et la marchandisation du vivant, s'accélèrent grâce à une technologie toujours plus complexe, opaque et autoritaire qui en généralise les effets mortifères. C'est pour cela que nous sommes de plus en plus nombreux à prendre conscience que la destruction du vivant est le fait de la civilisation industrielle. Affronter notre passé, et notre présent, riche en exterminations toutes plus abominables les unes que les autres, nous oblige à ne pas sous-estimer sa capacité de destruction massive. Mais si l'industrialisation a pu voir le jour c'est parce qu'elle répond à des désirs nés dans l'imaginaire d'une culture où les ravages environnementaux ont cours depuis longtemps. Le rythme de la machinerie industrielle rend plus visible et plus rapide cette guerre contre le vivant qui a une longue histoire.

    Pourtant, la fascination qu'exerce ce système politique, économique, technologique et social, est si prégnante chez certains d'entre nous que nous sommes incapables de nous émanciper de ses mythes aliénants pour entrer enfin en résistance.

    Comment la civilisation, malgré toutes ses violences, peut-elle encore fasciner, leurrer, faire rêver ?

     

    5 000 ans de servitude :

     

    Les analyses archéologiques et les études ethnologiques permettent aujourd'hui d'appréhender certains caractères des sociétés anciennes. Les questionner c'est nous donner les moyens de renouer avec notre liberté d'imagination et de création pour nous affranchir du mythe du progrès, de la nature intrinsèquement mauvaise de l'homme, du suprémacisme humain et de l'androcentrisme des sociétés modernes.  

     

    Certains auteurs soutiennent que la stratification sociale – présence d'une aristocratie et/ou domination masculine – existe dès le Paléolithique voir se perd dans la nuit des temps. Ces auteurs s'appuient sur quelques exemples d'inhumations au riche mobilier funéraire, sur le naturalisme des œuvres pariétales du Paléolithique récent européen, sur la domination masculine existant chez de nombreux peuples indigènes actuels et sur la présence d'une noblesse chez des peuples chasseurs-cueilleurs stockeurs de salmonidés des côtes Nord-Ouest de l'Amérique.

     

    Pourtant, les quelques centaines de tombes mises au jour, et qui témoignent pour plusieurs millénaires de Préhistoire, permettent d'envisager la longue période du Paléolithique comme bien différente de celles qui lui succèdent. S'il existe en effet quelques tombes riches en mobilier funéraire (Sungir étant la plus célèbre), il est important de ne pas perdre de vue qu'une tombe luxueuse peut honorer quelqu’un d’autre qu’un potentat, comme l'a judicieusement souligné l'historien Ian Morris sur le défunt de Lefkandi1. D'autre part, des analyses récentes de paléopathologie ont montré que l’on retrouvait régulièrement, dans ces exceptionnelles inhumations gravettiennes, des individus présentant des malformations physiques2. De même, l'archéologue Dominique Henry-Gambier, spécialiste des traitements funéraires au Paléolithique récent européen, a longuement analysé les tombes doubles, triples, multiples ou collectives :

     

    « L’hypothèse d’une hiérarchisation des sociétés gravettiennes, souvent avancée à partir des inégalités de richesse du mobilier ou de la fonction supposée de certains défunts, n’est pour l’instant pas démontrée. Aucune des tombes multiples ne peut être rattachée de manière probante à des pratiques telles que l’accompagnement hiérarchique ou le sacrifice".

     

    Il en est de même concernant la division sexuelle du travail ou de la domination masculine au Paléolithique, aucun vestige archéologique ne confirme ces hypothèses :

     

    « Lorsque la détermination du sexe et celle de l’âge au décès sont fiables, des femmes comme des hommes, des très jeunes enfants comme des adolescents et des adultes de tout âge ont été inhumés avec de la parure, du mobilier, de l’ocre dans des espaces comparables ».

     

    Archéologiquement, un changement est réellement visible au Néolithique final, vers 4500 ans av. J.-C. avec l'apparition d'un monumentalisme funéraire : tertres ou tumulus, et mégalithes dont les plus connus en Europe sont ceux de Carnac. En Mésopotamie, la culture d'Uruk, qui doit son nom à un grand site sud-irakien appelé aujourd'hui Warka, présente tous les traits qui définissent une civilisation : sédentarité - indispensable pour s'approprier et quantifier les moyens de subsistance en vue de nourrir une population importante -, domestication - exploitation de blé et d'orge, élevage de bœufs, de moutons, de chèvres et de porcs, et probablement plusieurs dizaine de milliers d'habitants -, centralisation du pouvoir - pour maintenir un contrôle sur un territoire d'environ 200 ha et sur la main d'œuvre nécessaire pour rendre visible dans l'espace ce pouvoir -, architecture de plus en plus monumentale et extensive et accentuation de la stratification sociale  visible dans le traitement funéraire. Ces caractéristiques se retrouvent à des degrés moindres à l'âge du Bronze européen dans la culture minoenne où s'établit, à partir de 3 000 av. J.-C., un commerce de l'étain et du charbon et dont les caractéristiques palatiales ne laissent guère de doute sur l’émergence d’une organisation politique hiérarchisée et centralisée.

     

    La fidélité des Serviteurs

     

    Les civilisations nous permettent d'appréhender davantage la nature du pouvoir parce qu'elles laissent derrière elles plus de déchets que les groupes nomades, semi-nomades ou dont la sédentarité n'a pas évolué vers une cité-État. Pour tenter d'identifier l'apparition de petites chefferies, les vestiges funéraires, même s'ils restent souvent difficiles à interpréter pour comprendre toute la complexité sociale de ces sociétés, permettent toutefois de percevoir un changement significatif dans le traitement des défunts. Il est ainsi possible d'identifier des traces de premières chefferies grâce aux tombes dites d'accompagnement qui témoignent d'une hiérarchisation, puisque celui qui se fait accompagner dans la tombe n'a pas le même statut que celui qui l'accompagne de son plein gré ou de force. La fouille du kourgane de Maïkop (2500 av. J.-C.), éponyme de la culture de Maïkop, est le plus ancien témoignage de tombes dites d'accompagnement en Europe. Elle est contemporaine des tombes d'Ur, datées d'environ 2600 ans av. J.-C., et dans lesquelles de nombreux morts d'accompagnement furent inhumés : 63 dans un cas, 74 dans un autre. Ce qui est surprenant, c'est que la culture de Maïkop n'était pas, contrairement aux civilisations de Mésopotamie, fondée sur une urbanisation et une royauté instituées, mais une culture de paysans vivant en village certainement dominés par un chef. C'est entre 1630 et 1350 av. J-C. qu'il est possible de percevoir un passage entre des groupes à pouvoir fractionné et petites chefferies, financées par les échanges de richesses exotiques, vers un pouvoir fondé sur le contrôle des moyens de production3.

     

     Les tombes d'accompagnement ne sont donc pas pratiquées uniquement par des civilisations - sédentarité, domestication des moyens de subsistance, urbanisation, État - mais peuvent être, et plus souvent qu'on ne le pense, le fait de sociétés nomades (chez les Scythes), lignagères (Ashanti) et de chasseurs-cueilleurs stockeurs (la côte Nord-Ouest de l'Amérique). L'accompagnement dans la mort, très bien documenté dans l'ouvrage d'Alain Testart, concerne très majoritairement des femmes, concubines, domestiques ou esclaves sexuelles, suivi des esclaves domestiques et/ou garde du corps. Dans de nombreux cas, ces accompagnements sont volontaires, la fidélité de l'esclave et/ou du serviteur précéderait donc l'apparition de l'État - concentration du pouvoir et contrôle de la violence -, et pourrait bien en expliquer son apparition et son succès. De là à remplacer l'opposition domestique/sauvage, par stockage/non stockage, certains auteurs n'hésitent pas à le faire. Pourtant, ce qui est exploité par le chef, c'est la sphère domestique, celle qui concerne l'entretien du corps - alimentation, vêtement, reproduction et baise - et qui permet au chef de s'émuler sur la place publique. Il y a donc réellement, dès l'apparition de la distinction sphère publique/sphère privée ou domestique, une guerre contre la nature qui s'esquisse par une première aliénation, celle du maître.

     

     Cette fidélité suicidaire, d'autant plus quand elle est celle d'un esclave, nous choque et nous pensons qu'elle ne nous concerne pas ou plus, mais rien n'est moins sûr. Plusieurs formes de fidélité, moins spectaculaires, mais tout aussi suicidaires, permettent à ceux qui nous gouvernent de se maintenir au pouvoir et d'accroître toujours plus leur domination/aliénation.

     

     Croire aux mythes du maître c'est lui être fidèle :

     

    Comment comprendre que certains auteurs puissent affirmer, parce que les peuples chasseurs-cueilleurs actuels de la côte Nord-Est du Pacifique ont une structure sociale fortement hiérarchisée et esclavagistes, que les structures sociales du Paléolithique étaient les mêmes ? Il leur faut pour cela ignorer les peuples actuels de l'Extrême-Orient sibérien, qui pratiquent une économie de stockage - les pêcheurs du Kamtchatka4, les peuples de la forêt tels que les Koriaks, les Chukch ou les Yukaghir qui pratiquent le stockage et pour certains le pastoralisme - mais ne développent pas pour autant une aristocratie héréditaire, un art monumental, des structures autoritaires ou des droits sur des territoires de pêche. L’économie de stockage n’implique pas nécessairement une stratification sociale, ni une domination politique. Il en est de même pour l'horticulture et l'élevage qui sont pratiqués par de nombreux peuples indigènes ne connaissant ni noblesse ni structure politique autoritaire.

     

    Il en est de même pour ces auteurs qui affirment que l'homme a toujours détruit son environnement au mépris des plus récentes données archéologiques. En ce qui concerne l'extinction de la mégafaune aucun site témoignant d'un abattage en masse de mammouth, de rhinocéros laineux ou d'ours des cavernes (pour ne donner que quelques exemples) n'ont été mis au jour pour confirmer une telle spéculation. D'autre part, les animaux principalement chassés par les préhistoriques et dont les restes fossiles témoignent – bison, cheval, rennes, cerfs – n'ont pas disparu du fait des chasseurs-cueilleurs mais bel et bien d'une appropriation et d'une exploitation d'une culture qui a objectivé la nature. Un exemple également souvent cité pour justifier de la destruction inhérente à l'espèce humaine est celui de l'île de Pâques que les dernières recherches archéologiques pourtant démentent5. Dernier exemple, celui de l'utilisation du feu : les études paléoenvironnementales récentes identifient les premières traces d'impact anthropiques sur les forêts à partir de l'âge du fer. Le rôle des oscillations climatiques est reconnu comme étant la principale cause des changements environnementaux pour tout le Pléistocène.

     

    La fidélité des Serviteurs

     

    Si « l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence », user de cette formule pour justifier une spéculation est plus proche d'une vision idéologique que d'une démarche scientifique. Cette vision idéologique nie l'importance de la diversité des cultures humaines, de leur perception de la nature, de l'impact mineur des différentes activités et techniques dont elles font usage, minimisant la guerre qu'une culture bien spécifique mène depuis des siècles contre le sauvage, guerre dont l'impact destructeur est sans précédent. Ces théories valident les mythes de l'élite qui refuse d'admettre ou de révéler la rupture aliénante que l'apparition de l'État, des villes, et de la marchandisation a imposé à la majorité des humains, et comment cela a considérablement modifié notre perception de la nature et du monde. Elle reste fidèle à une conception suprématiste et ethnocentrée de l'espèce humaine, minimisant le rôle du système techno-politico-économique qui fonde notre culture. Cette idéologie participe au maintien de la sujétion des masses, ignore ou nie que les peuples indigènes, qu'on nous a appris à mépriser et à ignorer, ont développé des cultures humaines plus aptes à préserver et respecter la vie terrestre. C'est ainsi que près de la réserve de gibier du Kalahari, une grand-mère indigène révèle à l'ethnologue que les girafes sont les sages-femmes des acacias et qu'il est imprudent de les chasser, expliquant de cette manière le lien symbiotique de la girafe et de l'acacia :

     

    « Dieu avait fait la girafe, me dit-elle, juste assez grande pour manger les feuilles et récolter les gousses de l'arbre, parce qu'ils déposaient alors les petits de l'arbre loin de la plante mère. Elle avait souvent remarqué que les jeunes poussaient des tas d'excréments de girafes »6.

     

    Les cultures indigènes se développent sur de nombreuses observations empiriques, vérifiées et accumulées sur de nombreuses générations. Les connaissances sont partagées entre un nombre important de personnes permettant ainsi de conserver des données pour de grandes zones géographiques. Les observateurs dévoués, telle cette grand-mère dévouée aux girafes, peuvent expliquer et démontrer que certaines idées et pratiques donnent de meilleurs résultats que d'autres.

     

    Autre élément important à se remémorer, les nuisibles n'ont pas toujours été considérés comme tels, et le gibier n'a pas toujours été réduit à une accumulation de carne, l'homme ayant vécu pendant des millénaires parmi les autres espèces sans s'en rendre maître et/ou protecteur. L'apparition de la sédentarité et de l'agriculture elles-mêmes ne rompent pas avec une vision animiste de la nature. Les historiens ont clairement établit le lien entre renforcement des états et guerre contre le sauvage dont les principaux représentants sont les nuisibles. C'est ainsi que de nombreuses traditions pastorales accordent au loup un rôle important dans le maintien de l'équilibre naturel : dans l'Yonne une brebis du troupeau était offerte au loup, en Lorraine, lors des fêtes calendaires, on offrait la « part du loup » en jetant rituellement une palette de porc accompagnée d’une incantation au prédateur lui demandant de favoriser les cultures7. En Europe de l’Ouest, de nombreuses traditions orales racontent que le loup, autrefois semblable à un chien, gardait les brebis et se nourrissait de pain que lui offraient les hommes mais ces derniers l'ont un jour négligé, et c'est depuis qu'il a reçu de Dieu le droit de se nourrir dans les troupeaux. Selon une autre tradition, Dieu a créé le loup pour protéger les récoltes, obligeant les bergers à surveiller leurs troupeaux pour qu'ils ne les dévorent pas toutes8. De nombreux contes étiologiques reconnaissent l'importance du loup dans l’ordre de la nature, ordre toujours rompu par l'homme jamais par le loup, et c'est pour cela que certains rituels ont pour objet d’entretenir un pacte avec lui, les bergers adressant au loup des incantations pour qu’il garde leurs brebis au lieu de les attaquer. Dans les sociétés paysannes, pastorales et indigènes, le rapport au prédateur est individualisé, aucun n'aurait l'idée stupide de partir en expédition pour exterminer des loups inconnus.

     

    L'appropriation de terres ou de bétail par une minorité qui ne travaille pas elle-même participe à l'extermination du sauvage comme en témoigne les recherches en Mésopotamie où des propriétaires citadins possèdent des troupeaux qui sont soignés par des bergers employés9. La relation à l'animal est alors modifiée, les propriétaires des troupeaux ne vivent pas avec eux, n'en partagent pas l'habitat, n'en retirent aucune connaissance réciproque, limitant la relation à une relation juridique. La plus ancienne trace de lutte systématique pour éradiquer le loup provient de la cité d'Athènes au VIe siècle avant J.-C. et la louveterie, institution mise en place pour lutter contre le loup, apparaît dans l'Antiquité romaine. Ce sont les propriétaires terriens romains qui emploient des bergers pour garder leurs troupeaux et des louvetiers pour éliminer le prédateur. Au cours du Moyen Âge, La chasse devient aristocratique et royale, les paysans étant considérés comme inaptes à gérer les forêts et c'est alors qu'un système de primes est mis en place. Sous Charlemagne, le loup devient un criminel dont le châtiment est assumé par le roi, la louveterie devient alors une institution publique et les battues seront décrétées par des décisions de justice. En 1768, Nicolas de L’Isle de Moncel, lieutenant des maréchaux de France et grand louvetier, publie Méthodes et projets pour parvenir à la destruction des loups dans le royaume et blâme le « défaut d’intelligence du peuple » qui est contraint de participer, sous peine d'amende, aux battues exigées par le roi. La vision du sauvage n'est pas la même chez l'élite et le peuple qui possède encore au XVIIIe siècle une relation personnelle et cosmique avec le prédateur, semblable à ce qui existe encore chez les peuples indigènes. C'est l'État qui est en guerre contre le loup, le sauvage, et non le peuple qui, pour son malheur, finira par croire que l'ennemi de son ennemi est aussi son ennemi.

     

     De l'aliénation comme arme de destruction massive :

     

     Le loup illustre malheureusement trop parfaitement le rôle de l'État et de la marchandisation ou monétarisation dans la lutte contre les nuisibles. Cette lutte s'inscrit dans la continuation idéologique propre à une élite aliénée qui a abandonné et méprisé sa propre puissance d'auto-subsistance pour devenir dépendante de ses serviteurs. Elle n'a d'autre choix, quand elle ne peut plus maintenir l'illusion de sa grandeur, de sa puissance et de ses promesses, que d'imposer son obsession sécuritaire et une surveillance illimitée jusqu'à l'accomplissement de son projet d'aliénation totale.

     

    La fidélité des Serviteurs

     

    Avec l'industrialisation, la délocalisation et l'abondance de marchandises, les peuples du Nord économique, et plus particulièrement les citadins, se sont eux aussi peu à peu aliénés en se soumettant, plus ou moins volontairement selon les époques et les cas, à une technologie qui les prive de toute autonomie et donc de toute liberté. Il n'y a pas si longtemps, les populations du Nord économique pouvaient encore être autonomes d'un point de vue alimentaire mais la possibilité d'une souveraineté alimentaire se réduit chaque jour. La nourriture que nous consommons aujourd'hui, et la plupart des objets que nous utilisons, ne sont plus produits de nos mains mais par des esclaves, salariés ou non, à différents endroits du globe, au moyen de diverses machines. La production de la quasi-totalité des objets que nous utilisons au quotidien implique aujourd'hui le maintien d'un système technique et social fortement complexe, opaque et vorace.

     

    Les dominants peuvent poursuivre leur guerre contre la nature, le peuple, bien que toujours exploité, a été amené à s’identifier à eux et à adopter leur idéologie. C'est ainsi que de nombreux consommateurs, lorsqu'ils regardent un ordinateur, s'exclament : « c'est fou ce qu'on est capable de faire ». Pourtant la plupart ignorent souvent tout de la fabrication de cet objet, ignorent que sa fabrication requiert un système sociotechnique complexe (infrastructures de production, de transport, etc.), qui implique diverses destructions environnementales, exploite une main d'œuvre bon marché, utilise des machines sophistiquées pour construire d'autres machines... Tous ces objets ne pourraient être dans nos mains sans une abjecte exploitation environnementale et humaine qui, à l'image de la centralisation du pouvoir au profit d'une minorité toute puissante, compose la pyramide au sommet de laquelle se tient l'ingénieur et à sa base les esclaves. La grande majorité des objets qui composent notre quotidien est nocive pour les écosystèmes, pour l'humain et pour les relations qu'il instaure avec les autres cultures, les autres espèces et la vie en général, et nous prive de notre autonomie, de notre puissance à subvenir librement à nos besoins. C'est ainsi que nous nous sommes peu à peu mis à rêver, comme l'élite, à un monde paradisiaque où les machines travailleraient pour nous, nous libérant du fardeau de la subsistance. Mais travailler en pays capitaliste, que l'on soit des humains ou des robots, c'est gaspiller sa force de travail pour produire des marchandises et être réduit à une marchandise parmi d'autres ; travailler en pays capitaliste c'est accepter l'exploitation du travail dit domestique et accepter la destruction des communs dont la préservation seule nous permettrait de retrouver un mode de subsistance où la vie serait au centre de la production10.

     

    En évoluant dans un milieu technique aussi opaque et complexe, sur lequel il n'a quasiment aucune prise, l'homme moderne cède sa puissance de création et réduit les relations qu'il est capable de tisser avec le monde dans la confrontation du corps à la matière. Il grandit et vit dans un milieu technique fortement mortifère et oublie qu'au-delà de ces objets, matières mortes au possible, d'autres manières de vivre et de composer avec le monde existent. Ne pouvant établir des relations avec la vie sur Terre, pourtant présente dans chaque brin d'herbe du moindre terrain vague, il adopte l'idéologie technocratique de l'élite, se laissant berné par la promesse d'un paradis où les robots remplaceraient les esclaves. La Terre est donc anthropisée jusqu'au moindre centimètre, parce qu'une poignée d'aliénés est obsédée par la domestication, le contrôle, le refaçonnage du vivant, le délire démiurgique. Ils rêvent d'en mettre plein la vue aux asservis, aux ennemis, aux générations futures, aux extra-terrestres… leur mégalomanie ne semble connaître aucune limite.

    Cette domination ne s'est pas imposée sans heurts, régulièrement des peuples ont lutté contre l'accaparement du pouvoir, soit en le combattant soit en vivant dans des régions difficiles d'accès où la dispersion de la population complique son contrôle. L'ethnologue James Scott a ainsi décrit, sous le nom de Zomia, une vaste zone géographique montagneuse de l'Asie du Sud-Est où les populations actuelles résistent toujours, plus ou moins, passivement mais depuis longtemps, aux pouvoir centraux. L'archéologue espagnol Alfredo Gonzalez-Ruibal a mené à bien des observations similaires dans la corne de l'Afrique, parmi les sociétés villageoises à cheval sur le Soudan et l'Ethiopie.

     

    « L’« idéal-type » de l’espace militaire est un terrain ouvert et plat (pas d’embuscades), traversé par un axe routier et entouré d’une population civile déplacée et recensée, dont les cultures agricoles sont ainsi aisément surveillées. Cette population est susceptible de servir alternativement d’appât ou d’otage, et de fournir du travail, de l’argent et de la nourriture. Ces stratégies incluent la fuite vers des régions inaccessibles, la dispersion et la formation de groupes de taille toujours plus restreinte, et l’adoption de techniques de subsistance invisibles ou peu envahissantes. »11

     

     

    Le rêve de la gloire éternelle est un monticule de déchets et de cadavres :

     

    Les civilisations laissent derrière elles plus de déchets que les cultures à taille humaine qui caractérisent les peuples du Paléolithique et les peuples autochtones. Un homme de la Préhistoire laisse derrière lui un nucléus poussé à exhaustion, un éclat débité sur une roche sélectionnée dans l'environnement immédiat, des restes d'ossements parfois gravés, il laisse peu de traces. Il en est de même pour les peuples autochtones qui sont pour cela les meilleurs défenseurs de l'environnement. Les techniques qu'ils emploient ont peu d'impact, ne laissent que des déchets naturels et ne nécessitent aucune hiérarchisation des tâches. Ils sont les plus en mesure de pratiquer une démocratie directe même si tous ne le font pas. Ils représentent 5000 cultures, tout un continuum entre les sociétés les plus égalitaires – celles des San et des pygmées Aka – et les plus masculinistes – les Baruyas.

     

    Quoiqu'il en soit, d'un point de vue écologique et biocentré, celui qui fait de ses mains connaît une relation intense avec la matière qu'il travaille et les objets qu'il crée. L'existence sur Terre est riche de relations, que ce soit avec les autres espèces ou avec les inanimés, et ces relations sont plus importantes que toute autre considération, elles sont primordiales. C'est ainsi que les Inuits ont 50 mots pour désigner la neige selon son état, sa couleur, etc. Les N'duge de Nouvelle-Guinée polissent pendant plus de neuf heures des haches de pierre non fonctionnelles, qui restent cachées dans un coffre dans la maison des hommes, et qu'ils sortent lors de cérémonie. Elles portent toujours un nom secret, celui d'un ancêtre. La roche qui compose ces grandes lames provient de loin, ils partent plusieurs jours pour se rendre sur le lieu d’où elle provient. Le lien entre la matière travaillée, le temps nécessaire, les déplacements dans une géographie sacrée, intègre l'artisan et toute la communauté dans un espace-temps non linéaire ce qui fait qu'il n'a pas besoin d'édification de monuments pour ancrer sa présence au monde.

     

    Pendant des millénaires, l'homme a taillé la pierre pour pratiquer différentes activités : travail de la peau, coupe d'arbre, peinture. Il a tissé des végétaux, des vêtements, des paniers, a sculpté et peint. Il s'est adapté à des milieux très variés, et les quelques inhumations mises au jour nous permettent de constater que la Préhistoire n'était pas un âge sombre comme certains le prétendent pour justifier l’idée du Progrès. Les hommes de la Préhistoire taillaient des bifaces ou des feuilles de lauriers qui n'avaient aucun usage fonctionnel, comme celui découvert à la Sima de los Huesos12. Ils peignaient les autres espèces bien plus qu'ils ne se représentaient, et au vu des œuvres il paraît difficile de nier l'émerveillement que le monde sauvage leur inspirait.

     

    Ce que savent les peuples autochtones c'est que l'homme des civilisations, l'homme aliéné, l'homme des techniques complexes, autoritaires et destructrices, est terriblement seul parce qu'il ne sait plus que tout, en lui et hors de lui, animé et inanimé, est sacré et vivant, il a oublié que la Terre est une planète vivante et que rien, absolument rien, ne vaut l'infini mystère de la vie et les relations que des êtres de passages tissent entre eux.

     

    Lorsque certains d'entre nous parviennent à s'extraire de la fascination vampirique qu'exerce la technologie autoritaire, nous redécouvrons le bruissement des racines, la danse des abeilles, le parfum de la mousse, la timidité des grenouilles, la curiosité des escargots, et soudain tout est puissant et résonne en nous. Malheureusement, nous sommes encore trop nombreux à nous inquiéter de la fin de notre civilisation plutôt que de l'extermination des sociétés humaines et du vivant. Ce qui montre à quel point l'idéologie des élites nous a mutilés et comme elles ont réussi, en partie, à nous faire croire que ce qui est bon pour elles l'est pour nous.

     

    Et si nous envisageons que peut-être ils sont en train de détruire la planète, ils font tout pour nous faire croire que c'est de notre faute, que nous sommes tous responsables, comme si nous disposions d'un véritable pouvoir décisionnaire, comme s'ils n'étaient pas les principaux instigateurs et directeurs du système techno-industriel. Si cette première stratégie échoue ou est mise à mal, comme cela semble être de plus en plus le cas actuellement, ils comptent sur les forces de l'ordre, bureaucratiques, judiciaires, policières et militaires, pour nous mettre au pas. La fidélité de ces chiens de garde est l'une des plus dangereuse et apparaît dès les premières traces de hiérarchisation. Le serviteur est bien souvent plus fidèle à son maître qu'un membre de la famille ou un ami, et cette fidélité est toujours valorisée et exaltée. Qu'elle soit le fait d'un syndrome de Stokhlom, d'une incapacité à imaginer une vie sans maître, d'un besoin illusoire de sécurité, d'une manière de vivre par procuration, d'un espoir de ramasser les miettes, elle existe et nous met en danger.

     

    La fidélité des Serviteurs

     

     

    Les discours philosophiques éloignés de la réalité matérielle que vivent et subissent des peuples et des êtres vivants sont des abstractions théoriques typiques d'une société où les idées priment sur les faits, des sociétés libérales qui ne se confrontent que théoriquement à la destruction du monde actuel et refusent de comprendre que cette destruction est sans précédent. Nous devons nous émanciper de ces récits libéraux qui décrivent l'homme comme un Prométhée voué à un destin tragique, nous émanciper de ces structures complexes qui nous ont ôté notre capacité à assurer nous-mêmes nos moyens de subsistance matérielle et symbolique, accepter notre place parmi les autres terriens et reconnaître l'importance du moindre brin d'herbe.

     

    Pour ne pas accompagner l'élite dans son tombeau nous ne devons plus hésiter à affronter les mythes qu'elle s'acharne à nous marteler dès notre naissance via l'éducation familiale et scolaire, détruisant, parfois pour toujours, notre empathie pour ceux qui sont exploités, noyés, exterminés, qui désirent vivre dans des sociétés biocentrées et égalitaires et qui savent qu'une production de subsistance est source de joie et non d'horreur. Leur civilisation nous détruit de l'intérieur, nous mutile, réduit notre capacité à sentir et aimer, et pendant que nous hésitons à agir efficacement, les dominants continuent de combler leur solitude de grands aliénés en accumulant des richesses, en bétonnant des terres, en exploitant le vivant, et renforcent leur contrôle sur nos vies, qui sera peut-être un jour total.

     

    Les esclaves existent toujours, le travail domestique est encore exploité et méprisé et l'exploitation sexuelle des enfants et des femmes est en pleine expansion. Les êtres vivants n'ont jamais été autant sacrifiés à l'idéologie d'une culture qui hait la chair et rêve de s'émanciper de son corps de mammifère voué à la maladie et à la mort. Elle s'est tellement aliénée qu'elle ignore tout ce qui existe hors de son narcissisme et n'entend plus, depuis longtemps, la douleur des victimes :

     

    " Je me moque éperdument de savoir ce que deviennent les Russes ou les Tchèques. Le sang pur et apparenté au notre des autres peuples, nous nous l'approprierons, au besoin en volant leurs enfants et en les élevant chez nous. Que les autres peuples vivent dans le bien-être ou crèvent de faim, peu m'importe, cela ne m’intéresse que dans la mesure ou nous en avons besoin comme esclaves au service de notre civilisation". (Himmler)

     

    Combien sont-ils ceux qui pensent que la civilisation est plus importante que la souffrance des enfants de la République Démocratique du Congo ou que les bûchers qui déciment les Orang-Outang de Bornéo ? La liste des victimes est malheureusement trop longue pour l'énumérer.

     

    Ceux qui veulent vraiment sauver ce qu'il reste à sauver doivent accepter et comprendre que le serviteur fidèle est aussi dangereux que son maître.

     

    par Ana Minski

    ____

     

     

    1 Ian Morris, Burial and ancient society : the rise of the Greek city-state.

     

    2 Formicola Vicenzo, « From the Sunghir Children to the Romito Dwarf : Aspects of the Upper

    Paleolithic Funerary Landscape »

     

    3 Patrice Brun, Les pratiques funéraires de l’âge du Bronze en Europe : quel reflet sociologique ?

     

    4 Kracheninnikov, Histoire de Kamtschatka, des îles Kurilski et des contrées voisines

     

    5 Nicolas Cauwe, L'île de Pâques, le grand tabou

     

     

    7 Albert-Llorca, L’Ordre des choses. Les récits d’origine des animaux et des plantes en Europe.

     

    8 Paul Sébillot, Le Folk-lore de France, 3. La faune et la flore.

     

    9 Tani, God, Man and Domesticated Animals. The Birth of Shepherds and their Descendants

    in the Ancient Near East.

     

     

    11 James Scott, Zomia

     

     


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