• Civilisation et biogynophobie

    Civilisation et biogynophobie

     

    Civilisation et biogynophobie

    « Les Cultistes disaient que, tous les deux mille cinquante ans, Lagash entrait dans une immense caverne, de sorte que tous les soleils disparaissaient, et que le monde était englouti par des ténèbres totales. Et alors, d’après eux, des choses nommées Étoiles apparaissaient, ravissant aux hommes leur âme, et les transformant en brutes dépourvues de raison, de sorte qu’ils détruisaient eux-mêmes la civilisation qu’ils avaient édifiée. » (Asimov, Quand les ténèbres viendront)

    L'analyse de DGR identifie la civilisation, ou suprématie de la culture citadine sur toutes les autres, comme un des points fondamentaux de la destruction écologique. Cette suprématie se maintient et s'étend grâce à plusieurs mythes dont l'un des plus importants est celui de l'idée de progrès. Mais qu'est-ce que le progrès ? Selon le CNRTL le progrès est « un processus évolutif orienté vers un terme idéal1 ». Il s’agit donc d’une sorte de programme en cours de fonctionnement visant à atteindre un but. De quel but s'agit-il ? Une citation de Proudhon, à ce sujet, est éloquente : « Il y a progrès continuel du genre humain vers la vérité, et triomphe incessant de la lumière sur les ténèbres2 ». Nous retrouvons ici le mythe de la caverne de Platon : l'homme doit quitter l'obscurité de la caverne, l'immanence du monde, pour naître à la Lumière et atteindre la vérité, la transcendance. Cette vérité n'existe que dans le monde des idées, elle est verbe, et non matière terrestre, elle n'est faite ni de chair, ni d'os, ni de sang. C'est ainsi, pour filer la métaphore, que l'homme — le mâle3 — cet « ogre électrique4 », doit dévêtir la Nature de ses voiles pour triompher des ténèbres qu'elle impose à la condition humaine. Les Lumières du progrès se matérialisent alors en réseaux électriques, réseaux de communications, réseaux de surveillance, constellations de satellites5. Ce glorieux Soleil fait disparaitre la nuit, la lumière de la lune et des étoiles, les insectes et les oiseaux qui en dépendaient. Qu'importe que cette pollution lumineuse soit néfaste pour la faune et la flore, il s'agit ici d'une question de sécurité, il s’agit de Progrès. Cela étant, la lumière, artificielle ou naturel, ne protège pas des agressions6.

    Rappelons que pour le mâle, comme pour la civilisation du Progrès, l'obscurité est danger, menace pour la Raison. Parce qu'elle est matière mais aussi et surtout chair et sexe, la caverne, cet utérus de roche, doit être oubliée au plus vite pour détruire en nous nos origines animales et terrestres. On comprend ainsi pourquoi l'ecoféminisme, qui souligne l’unité de la destruction écologique et de la domination masculine, appelle à rêver l'obscur7. C'est parce que la peur du noir n'est pas assumée que les Lumières sont devenues, d’une manière extrême, fanatique, synonymes de raison et de liberté. La statue la plus célèbre en porte d'ailleurs le flambeau.

    « Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde8 », pourrait hurler la statue à la face du monde qui n'est jamais assez éclairé au sens propre comme au sens figuré.

    Pour les progressistes, l'homme est un loup pour l'homme, sa nature profonde est bestiale, destructrice, et seul le « progrès de la raison » permet de contrôler la fougue guerrière et sexuelle de l'homme sauvage.

    « De la Préhistoire à aujourd'hui, les cavaliers de l'apocalypse écologique se sont illustrés dans la chasse effrénée, la destruction des habitats, l'introduction d'animaux tels que rats ou chèvres, et les maladies transportées par ces derniers animaux9. »

    Pour les progressistes, l’homme est le créateur d'une nouvelle couche qui dépasse la sphère vivante, la noosphère, « sphère de l'esprit ».

    « Comment était la Terre dans son état naturel, avant l'homme ? C'est le mystère que nous avons reçu pour mission de résoudre, ce qui devrait nous permettre de remonter au lieu de naissance de notre esprit10. »

    Que l'homme soit destructeur ou créateur, ce qui obsède la plupart d'entre nous c'est que l'esprit domine la chair, et qu’il faut alors l'arracher aux ténèbres de la viande, des os, des nerfs, du sang. Retrouver l'origine de la vie pour l'enfermer dans un laboratoire, la réduire à un nombre d’or et la reproduire ad nauseam.

    Quelle est donc cette « liberté » qui craint et hait la nuit, l'obscur, l'animalité, notre passé proche de la nature ? Quelle est donc cette « liberté » qui ne laisse jamais l'obscurité en paix, Qui rêve de tout voir, de tout connaître, de tout s'approprier et de tout maîtriser ?

    Cette conception de la liberté, qui ne conçoit l'émancipation qu'en opposition à la nature, est intimement liée à celle du finalisme évolutionniste qui n’envisage l'évolution, dans son extraordinaire diversité, que comme un processus ayant pour but principal de créer l'humain mâle. L'homme n'hésite pas à se placer au sommet de la pyramide évolutionniste et, respect progrévolutionniste oblige, à poursuivre son ascension. Le progrès, en effet, ne doit jamais s'arrêter, c'est ainsi que si l'homme est doté de la capacité de créer des artefacts, c'est pour s'émanciper de ce qui l'oppresse : les lois de la nature, les lois biologiques, celles qui imposent le cycle de la vie et de la mort, celles qui, du fait de la diversité biologique, sont responsables des maladies et du vieillissement. La progression est donc celle de la domination de l'homme sur la diversité biologique. Pour dominer, il lui faut développer une technologie toujours plus complexe qui lui permette de contrôler les lois de la nature : domestication, eugénisme, manipulation génétique. Mais pour y parvenir, il lui faut maîtriser tous les utérus, celui des vaches et celui des femelles humaines, celui des femmes.

    Une peur irrationnelle de la biologie et de l'utérus est au cœur du projet civilisationnel, étatique, capitaliste, bureaucratique. Reconnaître l'importance de la biologie, sans pour autant en faire un déterminisme, est donc une première étape pour comprendre les dualismes de la civilisation : nature/culture, sexe/genre.

    Comme le souligne Émilie Hache : « les femmes sont les premières touchées par la crise écologique, et d’expliquer que ce sont aussi elles qui sont les premières sur le front des luttes écologiques : faire de ces connexions entre les femmes et la nature une “position privilégiée” est une façon d’inviter ces dernières à transformer ces liens subis en outils de lutte et d’émancipation. Les activistes écoféministes ne disent pas autre chose. »

    À propos de l'essentialisme dont on accuse souvent les écoféministes ou toute femme qui reconnaît la spécificité biologique de son corps : « Son pragmatisme comme aussi sa visée plus politique que théorique refuse en revanche de faire le tri entre les écoféministes qui pourraient tenir à cet essentialisme, celles qui l’ont expérimenté comme une première forme d’émancipation, et celles qui le rejettent. Derrière ce refus de se désolidariser de positions essentialistes, il y a notamment la volonté de “ne pas abandonner le corps” et l’aspiration, tout au contraire, à se réapproprier (reclaim) ce dernier sur lequel s’est fait — et se fait toujours — l’essentiel de l’exploitation et de la domination patriarcale. Cela passe par la célébration de notre sexe, de notre utérus comme de nos seins constamment dégradés, déréalisés ou encore transformés en objets de honte, mais aussi par l’apprentissage d’une langue pour les dire11. »

    Avec l’industrialisation du monde, les destructions s'accélèrent, mais le projet initial, dominer l'utérus pour mettre fin aux cycles de la vie et de la mort, devenir pur esprit, énergie ou flux, ne change pas. Les corps sont une des principales matières premières : corps esclaves, corps ouvriers, corps de femmes et d'enfants, brutalisés, possédés, réifiés. Et puisque le projet cybernétique conçoit l'humain comme un flux de communication, pourquoi donc s'inquiéter de ces corps avachis devant les ordinateurs, de ces corps cloîtrés qui reproduisent toujours les mêmes gestes ? Il faut faire fi de la chair, du sang et des os. La raison est réduite à une rationalité, à un calcul marchand, logique comptable et bureaucratique pour laquelle toutes les vies humaines n'ont pas le même prix. Les processus biologiques propres à l'existence corporelle sont au cœur d'une nouvelle phase du projet civilisationnel. Il y a, d'une part, une idéologie économique : la marchandisation du vivant, l'enrichissement sans fin ; mais il y a également une idéologie transhumaniste, la bioéconomie : le corps décomposé en une série d'éléments (gènes, cellules, organes, tissus) qui, certes, alimentent le marché mais permettent également les plus abjectes manipulations en vue de s'extraire d'une condition qui ne convient pas à ceux qui veulent que leur désir de divinité, de toute-puissance, devienne réalité.

    Le corps humain est monnaie d'échange, matière première, force productive, outil d'expérimentation et objet de consommation. Puisque aujourd'hui le corps est devenu simple support de l'identité subjective, il peut être malléable, manipulable, pur objet. Et c'est en manipulant les soubassements anthropologiques les plus profonds — le désir d'échapper à la mort, à la maladie, au vieillissement — que cette idéologie mortifère progresse. Les promesses et espoirs portés par les innovations biomédicales ne sont qu'un usage démiurgique et sadique du vivant.

     

     

    par Ana Minski

     

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    Notes :

     

    1 CNRTL

    2 Proudhon, Propriété.

    3 Par « mâle » j'entends non l'être humain mâle mais les qualités et la valeur que la société accorde à l'être humain né avec un pénis, qualités et valeur qui permettent au système actuel de se perpétuer et de détruire : pédophilie, culture du viol, guerre, marchandisation, aliénation, réification, etc. Un être humain né femelle peut parfaitement être « mâle » si elle adopte les qualités et valeur de la société patriarcale capitaliste.

    4 La fée électricité n'a jamais existé.

    5La 5G

    6 Sophie Mosser, Éclairage et sécurité en ville : l'état des savoirs.

    7 Starhawk, Rêver l'obscur

    8 Sade, Les 120 journées de Sodome

    9 E.O. Wilson, La diversité de la vie

    10 Ibid.

    11 Préface à Starhawk, Rêver l'obscur.

    « La buveuse d'ombres

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