• Publication dans le numéro 8 de la revue Terrestres 

    La buveuse d'ombres

    La buveuse d'ombres

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    C’est une nuit blanche, couleur brume et lune pleine, une nuit d’écume aux pieds des herbes.

    De sous les ruines gisant dans la clairière, une créature s’extrait. Ses gestes sont lents. Elle s’éloigne, courbée, vers la rivière, pénètre les pluies d’arbres et entre dans l’eau. Du ciel, les dernières grues accompagnent ses contractions. Les eaux de la montagne courent jusqu’à sa taille. La fraîcheur réveille l’entre-vivant.

    De sous les ruines sortent d’autres créatures que les crapauds nomment. Certaines ont déjà le rhombe prêt à chevaucher l’air. Une violente contraction expulse la nouvelle-née, un cri s’évade, effraie des frondaisons.

    Subitement, l’obscurité domine : Grue, Crapauds, Effraie, Lune, Hulotte, Brume… tous se souviennent de l’avertissement du petit Hérisson :

    « brûlures et hurlements
    plaies et mondes agonisants
    dès les premières tombes »

    La peur règne dans les ventres, les mâles la chantent et la pleurent, tandis que les esprits se présentent devant les flammes du foyer. L’entre-vivant est ouvert. Quel ancêtre alimente la nuit ? Quels souvenirs nourrissent la nouvelle-née ? Les nuages sifflent sur les pierres des ruines et la matière gronde.

    La femelle porte l’enfant contre sa poitrine. Les noix, nouées aux tailles et aux chevilles, s’entrechoquent. Des fémurs de juments peints de brou frappent les lithophones. Tous gueulent pour effrayer les démons de la démesure. Avant de traverser à nouveau la forêt, la femelle noue au cou de l’enfant une rondelle perforée sur laquelle elle a gravé le profil d’une génisse, bouche ouverte et tête levée vers le ciel d’un coté, et de l’autre bouche fermée et tête baissée. À naître une nuit de brume, la mère craint que sa nouvelle-née grandisse sous les signes de la boue et de l’orage, que son langage soit rêve et cauchemar, et son foyer forêt.

    Quand la mère pose de nouveau son pied dans la prairie, une des anciennes s’approche et lui retire l’enfant. « Une enfant de la brume », le meuglement d’une génisse le confirme.

    Les rhombes se taisent. Les danses cessent. Une mésange solitaire cri depuis sa branche, à rythme régulier, et son cri résonne entre les ruines tandis que le vent même s’est couché.

     Sarya, la créature des gouffres, fait entendre ses pas, le tambour en main.

    Les enfants se réfugient dans les caves mais, trop curieux, ils attendent et observent, excités et frissonnants de peur, à travers l’espace qui sépare la dalle de la terre. Les adultes sont accroupis en cercle, les mâles en son centre ; leurs talons ne doivent pas toucher le sol en cette nuit de naissance et ils ne doivent pas regarder Sarya, mais tous écartent discrètement les doigts posés sur leurs yeux. Quelque chose bouge dans les fougères, et entre le jeu incessant de la clarté lunaire et des ronces, un visage caché sous le bucrane d’une bisonne, une jambe, un bras couvert d’argile et strié de charbon. L’ancienne porte l’enfant jusqu’à Sarya et la nouvelle-née disparaît sous la gueule qui murmure son nom pour que les esprits ne l’entende pas avant qu’elle ne revienne nommer publiquement l’enfant, au moment où sa mère n’aura plus de lait. Des sons étranges sortent de sa bouche, elle cogne son tambour, le vent se lève et les femelles. Les mâles doivent être protégés des esprits qui rôdent et subvertissent les désirs. Les femelles ferment les yeux, tournent la tête, leurs cheveux mugissent, les yeux clos elles tapent des pieds, tournent autour des mâles, seule l’ancienne s’approche du foyer, l’enfant dans les bras. Les flammes s’activent, rugissent, grondent, flamboient sur la peau de l’enfant. La chaleur déverse la parole des ancêtres.

    La créature des gouffres s’éloigne, jambes et bras écorchés par les ronces où son sang goutte et attire les esprits de la démesure. Elle court à présent sans cesser de cogner la peau de chèvre qui charme et emprisonne les ombres qui copulent. L’entre-vivant se referme, de nouveau apparaît la brume, les femelles cessent leur danse et posent leur main sur la tête des mâles, l’angoisse quitte le monde, un souffle d’émerveillement se répand. L’enfant cri, la faim exige sa tétée, la peau la chaleur de la chair.

     

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    C’est la saison du grand soleil. Les enfants jouent dans la rivière, peignent les galets, gravent les pierres des anciennes demeures.

    C’est la saison du grand-soleil. Le ciel est limpide et les enfants pêchent les truites à la main sous l’ombre protectrice des chênes et noisetiers.

    C’est la saison du grand soleil, mâles et femelles s’épouillent parmi les hautes herbes.

    Sarya, vêtue des mêmes vieux tissus que les autres, est seule, sur l’autre rive, seule et silencieuse. Elle sourit aux jeux des enfants puis se lève et s’enfonce dans les ronces pour rejoindre le lieu de la paresse où écouter, regarder, somnoler, dormir transforme le corps en nappe phréatique ; à la fois léger et boueux, enraciné et ailé, il est alors pris dans les rets des picotements et vertiges. Il lui a suffit de déposer un matin une pierre rouge aux pieds de ses parents, pour quitter la vie du village, perdre son nom, grandir près des grottes et s’enrichir à l’enseignement de l’ancienne Sarya qu’elle remplace depuis peu à chaque naissance et à chaque mort.

    Malgré l’ombre des sous-bois, la chaleur l’assomme jusqu’à l’emporter dans les tourbillons d’une mémoire enfouie sous l’écorce des vieux arbres, dans le cœur des roches et des avens. Ce que répètent souvent ces vieux témoins de la démesure c’est qu’il fut un temps où la saison du grand-soleil régnait toute l’année sur la terre et qu’elle manqua détruire toute vie. Des mâles, possédés par la peur, effrayés par le cycle des naissances et des morts voulurent y mettre fin et, pour y parvenir, ils n’hésitèrent pas, en usant de force et de duplicité à soumettre une majorité de ceux qu’ils nommèrent « animal », en premier lieu les petits et les femelles, puis s’emparèrent du corps du monde pour l’exploiter, le dépecer et le dévorer. La première stèle fut la première attaque contre le monde du vivant, et l’obsession du souvenir et de la permanence individuelle engendrèrent la réification de la planète, c’est pour se prévenir contre cette folie qu’il est dit à chaque décès : « Mieux vaut manger ses morts que les veilles, les sanglots et les stèles ».

    La peur de ces créatures est très vite devenue haine, et la haine ne tue pas seulement l’amour, elle le remplace par un désir d’écrasement et de possession, et c’est ainsi que ce qu’ils ne pouvaient dresser ils l’empalaient. Ils tentèrent de changer la réalité matérielle du monde, prêt à vivre dans un bocal, mais vivre malgré tout, disaient-ils, comme si vivre était simplement manger, baiser et chier : ils mangeaient à outrance, baisaient violemment sans jamais s’arrêter et leurs excréments étaient aussi toxiques que leurs idées. Ils n’étaient plus apte à écouter, sentir, ou éprouver de la tendresse. Ils battirent leur puissance sur un culte de la lumière, enflèrent d’orgueil et d’arrogance jusqu’à imposer l’incandescence au jour et à la nuit, élevèrent des monuments à leur gloire, à coups de trique imposèrent une natalité outrancière, étouffèrent les saisons, brûlèrent la forêt, rasèrent les montagnes, asséchèrent les rivières, creusèrent des charniers. Tous les existants furent enchaînés, exploités, exterminés ; les astres et l’obscurité furent emportés dans la lumière assourdissante des machines. Les aliénés révèrent un univers sans limite, sans secrets, sans mystères, sans chair et s’unirent à la silice jusqu’à disparaître dans un cauchemar d’orgasmes électriques. Dans certains lieux, pourtant, et malgré les nombreuses attaques infligées par les aliénés, se défendirent, fusils et arcs à la main, des peuples qui comprenaient encore le langage des sources et des gouffres. Contre les invasions perpétuelles de ceux qui ne voulaient pas laisser vivre, ils parvinrent, à force de courage, de loyauté et de détermination, à sauver des lieux arrachés aux aliénés et à mettre fin à leur règne. Petits, faibles et meurtris, ces lieux retrouvèrent peu à peu leur force.

    La buveuse d’ombres, celle qui enseigne que toute gloire, toute grandeur est ennemie de la liberté et de la vie, celle qu’ils nommaient « la mort » mais qui n’était autre que la « liberté » ou la « sauvagerie », la buveuse d’ombres, grande ennemie des aliénés, alliée indispensable pour défendre et multiplier les niches de résistance, s’épanouissait de nouveau dans chaque brin d’herbe et rien n’était plus fascinant et émouvant que ce palimpseste d’êtres. Comme le rappelle souvent les nouveaux peuples : « La préservation de l’obscur est essentielle pour entendre la vie qui bat dans et par-delà notre chair ».

    La jeune Sarya s’éveille, la passion de son âme la mène vers l’obscur et ses créatures, ni mâles ni femelles, et la solitude est sa compagne la plus amère. Elle était pourtant une enfant comme les autres avant de le rencontrer. Ce jour-là, impatiente de revoir son amie, elle s’était éloignée du village pour aller jusqu’au campement des nomades et s’était perdue. Elle marcha longtemps, empruntant le chemin des sangliers, espérant qu’il la conduirait jusqu’à un point d’eau connu. Après plusieurs heures de marche et de peur elle s’assit sur un amas chaotique de pierres couvertes de mousse, entre les troncs hauts et puissants de chênes dont le feuillage murmurait des secrets. Elle posa sa tête sur ses genoux repliés, posa ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre le bruissement du vent, le chant de la grive musicienne, et lutter contre la vague d’ombres et de froid qui coulait en elle. Elle ouvrit les yeux au croassement d’un corbeau posée à quelques centimètres d’elle et qui l’observait, à la fois curieux et bienveillant. Une tendresse s’établit, instant fugace mais inoubliable, entre elle et lui et lorsqu’il prit son envol l’œil du corbeau resta gravé dans son cœur et sa pupille. La solitude ne fut jamais aussi puissante et insurmontable qu’à cet instant où l’oiseau s’éloigna sans se retourner, en croassant joyeusement, indifférent à celle qu’il laissait derrière lui. Elle entendit au loin son nom d’alors, c’était sa tante qui s’inquiétait et la cherchait. Il y avait peu de danger dans la forêt, mais il était possible de s’y perdre et de ne jamais retrouver le chemin du retour. Elle hésita à répondre, les yeux cherchant avidement l’oiseau noir, quand sa tante la trouva et la conduisit au village. Aucun ne remarqua le changement qui s’était opéré dans son cœur, aucun ne devina ce secret lourd et douloureux qu’il lui était impossible de partager sous peine de perdre toute mesure et raison. Elle luttait pour enfouir ces sentiments qui la fouettaient, la battaient, la projetaient au bord d’un précipice, elle luttait contre le vide immense qui tourbillonnait dans son corps, luttait pour se concentrer sur la moindre tâche, suivre une conversation, résister au désir de fuite, de silence et de solitude.

    Elle ne parvenait plus à trouver sa place, ses proches lui étaient devenus étrangers, elle rêvait gouffres et ténèbres et c’est pour cela qu’elle décida un matin de rejoindre l’enseignement de Sarya. Elle devait apprendre à maîtriser l’amour qui la hantait et seul l’affrontement avec les forces de l’entre-vivant pouvait calmer ses embrasements.

     

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    Le jour de la danse des escargots est enfin arrivé. La pluie a emporté les derniers pas des morts de l’année. L’ancienne Caïa, morte dans son sommeil, qui aimait danser en imitant le cerf, fumer les feuilles de noisetiers et interrompre Beyi quand il rapportait les récits d’Airelle et Musaraigne entendu pendant ses collectes de noix ; le jeune Saline, si têtu et curieux, tombé dans un aven malgré les sages recommandations de son amie Volp ; l’ancien Aslan qui participa au maintien de la zone, borgne et boiteux et dont seul le rire des Lamiak calmait les rumeurs de la guerre qui l’obsédaient. À ces morts succéderaient des naissances, mais contrairement aux enfants des aliénés, les enfants des peuples nouveaux n’appartenaient à personne, ils bénéficiaient de l’affection de tous et partageaient les activités des adultes, au fur et à mesure que leur agilité et attention augmentaient.

    C’est le jour où les escargots mangent la pierre, y sculptent un palimpseste de visages connus puis disparus, et leur grignotement est chant de gorge. Les « mangeurs de morts », comme les appelle les peuples voisins, s’apprêtent à oublier les noms, à les offrir à la buveuse d’ombres. Sarya est prête pour la cérémonie, elle récolte le cresson, revêt son costume, et rejoint les endeuillés à la clairière des ours. Ils chantent et dansent, les enfants courent et crient, tout un charivari pour encourager l’esprit des morts à quitter la clairière et entrer dans la forêt. Des nuages épais et sombres s’approchent, le vent se lève et la grêle tombe soudain mettant fin à la cérémonie dans les rires. À la grêle succède la pluie, temps idéal pour une danse des escargots et chacun de choisir entre le chant, la danse ou les peintures. Cette fois-ci Sarya danse.

    C’est la nuit suivant le jour des geais qu’a lieu la grande fête des peuples où se rencontrent femelles et mâles. Ce jour-là est arrivé au village un être aux yeux noirs que Sarya ne connaissait pas. Sarya, silencieuse et cachée dans les ramures du chêne le regardait bouger, parler, sourire. Tous ses gestes déversaient l’ombre chaude des corbeaux. Il la vit sur sa branche et lui sourit, elle détourna les yeux, troublée et honteuse. Maladroit et timide, mais toujours fanfaron, il s’approcha de l’arbre où elle était « Pourquoi restes-tu là-haut ? », lui demanda-t-il. « Pour que tu puisses monter », osa-t-elle lui répondre. Il grimpa jusqu’à elle et ils se virent, comme il est parfois possible de voir l’âme du monde dans les trous souffleurs. Aucune communication n’est nécessaire, dans le désir ou la tendresse, mais ce qui se passait entre eux était bien plus lancinant qu’un désir des corps. Sarya savait qu’il partirait le lendemain rejoindre les siens et que tout serait vite oublié, elle n’était pas de celles qui marquaient les cœurs et comme souvent, lors de ces fêtes annuelles, beaucoup ont appris à éteindre le baiser trop intempestif du flambeau. Elle était de ceux qui gardent longtemps et profondément ancrée la brûlure des sentiments, et elle sentait qu’il s’accommoderait de la séparation comme le corbeau de son enfance s’en était accommodé. Existe-t-il vraiment une émotion plus forte que celle de marcher côte à côte sans rien dire de particulier, submergés par l’attraction des cœurs qui usent de la parole pour lutter contre les baïnes qui se forment à chaque frôlement des peaux ? Il partit le lendemain, sans se retourner, creusant un nouveau trou béant dans l’âme de Sarya.

    Lamuel partit peu de temps après la fête pour vivre chez les Syrial, pasteurs nomades à l’autre bout des grandes plaines, il a tout quitté pour rejoindre Igbo. On raconte que là-bas, ils mangent beaucoup de viande, pas comme chez les Yijé, les « mangeurs de morts », où la nourriture végétale est abondante. Ils ne font pas non plus sécher la viande des morts pour la partager lors des cérémonies, mais ils gardent les crânes, après le passage des vautours, dans une maison qu’ils appellent ossuaire.

     

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    Les aliénés vivent encore, dit-on, ils sont peu nombreux, mais ils vivent de l’autre côté de l’Océan, dans un monolithe noir qu’ils ont dressé dans un désert de béton et de déchets, lieu maudit où les peuples nouveaux refusent de se rendre, où quelques exosquelettes alimentent encore la structure, dit-on, mais depuis quelques temps des grondements font trembler la terre. Sarya écoute le récit de Volp tout en sortant des éclats d’un galet de quartzite pour tailler des lanières de cuir et réparer ses chaussures. Les aliénés auraient-ils inventé une nouvelle arme ? S’inquiète-t-on dans les villages et campements. Certains racontent que le monolithe se couvre de couleurs et qu’il s’érode, que les exosquelettes sont tous malades et meurent les uns après les autres. Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe sur l’île des aliénés mais ils restent tous vigilants, attentifs au moindre changement.

    Sarya ne parvient pas à suivre la discussion, tout en frappant le galet de quartzite elle pense à Ankve et à Lamuel, Lamuel parti pour vivre avec Igbo, Ankve voyageant de peuple en peuple… le reverra-t-elle un jour ? Elle soupire, lève les yeux sur les enfants qui jouent au bord de la rivière, prête l’oreille au rythme irrégulier des chocs de la taille sur lequel chante le polissage des roches ; elle est née dans un des rares villages qui ne voulait pas du métal, inutile pour eux puisqu’ils ont tout à portée de main : l’eau de la montagne, les fruits de la forêt, le gibier et les pierres pour vivre simplement.

    Elle est née dans ces ruines que longe une rivière bruyante et où de jeunes vipères ont été aperçues au matin, filant entre les jambes des baigneurs. Sarya sourit, elle doit partir chercher l’ocre pour la cérémonie du grand Hérisson, il lui faudra deux jours de marches avant d’atteindre Naùde, une marche longue et rude dans la montagne ; le premier soir elle partagera son repas avec les Hiwis qu’elle n’aime pas, ils sont violents et méprisent les femelles, reléguées au gynécée, elle dormira dans la maison des femmes et des enfants, dans la maison des dominés, comme elle hait cette façon qu’ont les mâles de regarder par dessus les femelles comme si elles n’existaient pas, mais elle ne peut se permettre d’entrer en conflit avec eux, son peuple ne le lui pardonnerait pas, à défaut elle s’amuse la nuit à tendre des pièges sur le chemin des hommes pour qu’ils tombent, se blessent, se ridiculisent, les femmes Hiwis sont complices et en rient discrètement, mieux vaut que les hommes ne les surprennent pas. Ils dorment et se battent, ne s’activent que pour faire leurs poteaux funéraires, c’est tout ce qu’ils savent faire, et pendant ce temps-là les femmes s’occupent de la nourriture, de la lessive, des enfants, de la basse cour. Elle aimerait tant qu’une d’entre elle fomente une révolte, mais les mythes des Hiwis ont été créés pour contrôler et gérer la domination d’un sexe sur l’autre, contrairement aux récits des Yijé qui refusent le culte des morts, l’important étant qu’ils nourrissent les rêves et non le politique.

    À Naùde un palimpseste d’éclats et d’ocre recouvre le sol noirci à certains endroits par des foyers. Elle s’y rend à la saison la plus froide, elle y restera une nuit et redescendra le lendemain. Les vieux contes de sa grand-mère lui reviennent parfois au son d’un crépitement de flamme, elle l’entend avancer sur la terre froide comme un rire de louve. « Tout aurait pu mourir, même les roches », lui disait-elle souvent, « mais la buveuse d’ombres, celle qui se répand en coulée de calcite et de boue, celle qui avale et digère le temps, offre à ses alliés la force de l’émerveillement ». Sarya somnole devant les flammes, la première neige tombe silencieusement sur son bivouac de peau. Elle sursaute au reniflement de la grande ourse qui s’approche d’elle, descendue sur terre pour lui apporter la nouvelle : « L’île des aliénées se meurt, le staphychrome est leur cancer, mais il vous faudra détruire les mythes des Hiwis, certains portent en eux le germe de la haine ». Sarya s’endort, ses rêves sont bercés par les yeux d’Ankve, le reverra-t-elle ? Le monolithe s’effondre, la terre tremble à nouveau, le feu s’éteint et dans le froid d’une aube blanche elle redescend pour apporter la nouvelle et fomenter avec les femmes Hiwis la prochaine révolte.

     

    Ana Minski

     


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    La tyrannie du genre

    Ana Minski

     

    La tyrannie du genre

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    Je suis une petite d'homme. Née femelle. Ce qui veut dire, dans notre société, sans pénis. Dès la naissance on a pris soin de me le rappeler et de m'assigner un rôle « Une fille, c'est bien élevé, timide et gentil. Ça ne dit pas de grossièreté. » C'est calme et posé, une fille. Mais je n'étais et ne suis rien de tout ça.

    Petite j'arrachais la tête aux poupées. Je voulais voir l'intérieur, comment étaient leurs yeux, leurs bouches. Un jour on m'en offrit une plus grande que moi et qui clignait des yeux tout le temps en répétant : « Je t'aime. Serre-moi fort contre toi. » Pourquoi souriait-elle ? Ses yeux étaient pourtant si tristes. Elle aussi eut la tête arrachée.

    J'aimais courir, crier, tourner sur moi-même, j'aimais la boue, l'odeur de la terre sur mes vêtements, j'aimais être sale, les terrains vagues et les ronces.

    Mon père a toujours été l’enfant préféré de ma grand-mère. Un petit coq, chaperonné par sa grande sœur. Quelle ne fut pas sa déception lorsqu’il jeta son dévolu sur une simple femme de ménage. Certes, elle venait elle-même d'une famille de paysans, faisait des ménages, était l'épouse d'un ouvrier du BTP, mais elle avait des rêves de grandes dames. Elle aurait tant voulu être une de ces grandes dames si bien parées, si bien éduquées. Ces grandes dames qui savaient si bien se tenir et maîtrisaient si bien l'art de la flatterie.

    Ma grand-mère détestait ma mère, détestait toutes les femmes. Elle n'avait pas d'amie, elle n'avait que des patronnes. Et toutes celles qui n'étaient pas patronnes étaient des putains.

    Quand je désobéissais, ce qui était fréquent, elle me disait : « Ta mère est une putain et tu finiras comme elle. Regarde-toi, tu ressembles à une gitane, tu es laide, personne ne t'aime. Personne jamais ne t'aimera. On ne peut pas aimer quelqu'un comme toi. »

    Tous ont voulu me dresser à coups de ceintures, d'ordres et de poings.

    Un frère est né.

    Jusqu'à ses 4 ans les étrangers pensaient toujours qu'il était une fille. Un jour, il comprît. Je me souviens de ce jour-là. Nous étions au marché avec ma mère quand un maraîcher lui dit : « Elles sont mignonnes vos deux petites. » Mon frère s'est alors redressé et, fier comme un coq, a répondu : « Je suis un garçon, j'ai un zizi, je peux vous le montrer. » C'est que, c'est honteux d'être une fille, et nous le savions tous les deux. C'est peut-être pour cela que ma grand-mère, honteuse de ce qu'elle était, s’efforçait de faire de moi une « vraie fille ». Pour elle, une humaine digne de ce nom se devait sans doute d’être une « vraie fille ». Et la « vraie fille » devait être comme ces grandes dames qui se tenaient droites et fières et qui maîtrisaient l'art de la flatterie.

    Encore aujourd'hui, que ce soit pour m'insulter ou me flatter, cette affirmation, « mais tu n'es pas une vraie fille », est l'argument suprême pour balayer mes critiques.

    Pour mon père, un garçon qui parlait avec une fille avait forcément une idée derrière la tête. Tous sont des violeurs, toutes sont des putains, sauf sa mère bien sûr. Cette insulte revenait toujours quand le maître du foyer, l'homme de la maison, celui qui possède les bijoux de famille, se mettait en colère. D'ailleurs, pour être sûr que je n'étais pas une putain, du moins pas encore, il lui fallut bien le vérifier par lui-même. C'est à ce moment-là que la guerre entre lui et moi a commencé. Quand il a voulu poser sa bouche sur la mienne et ses mains sur mon sexe. Je l'ai mordu, griffé, frappé. J'ai utilisé les poings. Ma réputation était faite, j'étais une folle, une hystérique. Harceler ma mère ne lui suffisait pas. Il voulait posséder toutes les femmes, toutes les femelles. Pour m'éduquer, il m'obligea un jour, sous prétexte de s’assurer que je sortais le chien, à le retrouver dans un parking où stationnaient une dizaine de camping-cars. Quand les portes s'ouvraient, je voyais la femme, le lit et le mâle qui sortait ou entrait. Sans discontinuer, les mâles entraient et sortaient, entraient et sortaient, entraient et sortaient... Des hommes en voiture s'arrêtaient à ma hauteur pour me demander : « C'est combien la pipe ? » Ni le chien ni mes 12 ans ne les inquiétaient. Puis mon père, son affaire une fois conclue, arriva en voiture et klaxonna. Je suis alors montée dans la voiture avec le chien, une colère noire dans le cœur.

    Aucune intimité n'était possible sous le toit du mâle paranoïaque qui devait régir son foyer. J'écrivais déjà et, bien sûr, il trouva mes écrits, en rit et les partagea avec toute la famille. Ma mère et mon frère ne voulurent jamais me croire, mon frère affirmait : « Ma sœur est folle ». Je ne pouvais donc compter que sur moi-même pour me défendre. Tant de rage contenue quand des étrangers affirmaient que mon père était un homme si drôle, si intelligent, si serviable, si sympathique.

    À l'école, il y avait aussi ce maître si gentil, si doux, si calme. Quand nous passions devant sa porte à l'heure de la récré et que la porte était ouverte, toujours, il y avait une petite fille assise sur ses genoux, il la consolait, disait-il. Il en consola beaucoup avant que la direction de l'établissement ne puisse plus le protéger.

    Mon frère bénéficiait d'une liberté qu'on m'interdisait parce que j’étais une fille. Il ramenait des filles à la maison, dans sa chambre, les mettait dehors en pleine nuit, les partageait avec ses amis. Il n'y avait là rien de choquant, pas même pour ma mère, c'était même admirable. Quelle virilité ! C'était d'ailleurs si drôle quand il parlait des femmes comme de bouts de barbaque dont le seul intérêt était leurs trous.

    Enfant, mon frère n'avait pourtant rien du Don Juan violeur. Je ne me souviens plus quand il a changé, à quel âge. Il voulut un rottweiler, une benz, des vêtements de marque. Il se mit à rouler des mécaniques, à nous parler, à ma mère et à moi, comme si nous étions ses domestiques, des corps sans âmes, sans vie intérieure.

    Il y a peu mon frère, peut-être parce qu'aujourd'hui il est père, m'a confié qu'à l'âge de 13 ans un mâle plus âgé l'avait violenté. Y-a-t-il un lien entre son besoin d'afficher un virilisme si caricatural et violent et le traumatisme subi ?

    Je ne suis pas une « vraie fille » et ne le serai jamais, mais je suis femme, femelle née dans une société patriarcale qui s'est chargée de m'apprendre ce qu'était un homme, un « vrai », le prédateur qui abuse et ne peut exister qu'en avilissant le corps de la femelle et de tout être humain efféminé.

    Tu seras un pénis en érection et rien d'autre. Tu seras un trou au service du mâle, ce maître du monde qui veut tout empaler. Pour être pleinement acceptée par ceux de ton espèce, il te faudra subir le dressage des institutions, accepter ces stéréotypes, les défendre et les perpétuer. Oublier, nier, tout ce que tu portes en toi, toute la richesse d'un corps qui accepte les altérités, qui accepte l'autre dans son individualité totale, étrange, mystérieuse et puissante.

    Nous devons nous battre pour que nos identités ne soient pas réduites à un genre masculin ou féminin. Si je suis composée de tous ces êtres meurtris qui ont voulu me façonner, hantée par une société qui réduit toute la subjectivité d'un individu à des stéréotypes de genre, je suis aussi, et surtout, une combinaison d'êtres et de choses parfois dissonante parfois déhiscente. C'est peut-être pour cela que je crois, encore et malgré tout, que le rêve est une langue sauvage avec laquelle nous devons et pouvons renouer.

    Malheureusement, encore aujourd'hui, nous devons lutter et nommer cette domination, ce dressage, cette torture que la société patriarcale impose à ses enfants. Et pour cela nous devons comprendre que sous la domination masculine la femme est un corps femelle qu'un corps mâle chasse. Elle est le gibier du mâle, cet homme construit socialement et qui n'a pas eu le pouvoir, la force, le désir, les moyens de se libérer du carcan de la masculinité inculquée dès la naissance.

     

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    « On ne naît pas femme, on le devient »1

    Qu'est ce que cela signifie ? Qu'est-ce que ce mot « femme » ?

    Dans notre société une femme est à la fois une femelle adulte avec des attributs physiques spécifiques (seins et utérus principalement), et une femelle humaine assignée à une identité sociale.

    L'être femelle comme l'être mâle sont le fruit de l'évolution qui a créé la reproduction sexuée. L'humain est un mammifère qui ne peut se reproduire sans des gamètes mâles et des gamètes femelles, soit les ovocytes et les spermatozoïdes. Ceci est un fait biologique, fruit de milliers d'années d'évolution terrestre. Reconnaître ce fait ne signifie pas que la femelle soit réduite à son rôle de reproductrice ni le mâle à son rôle de reproducteur. Ce n'est pas l'utérus, ni les seins, ni le pénis, ni les testicules, ni les hormones qui réduisent un être humain, mâle ou femelle, à un rôle de géniteur ou de génitrice mais le genre.

    Le genre est une construction sociale qui norme les comportements selon le sexe biologique : genre féminin pour la femelle et genre masculin pour le mâle. Une femelle, si elle veut être considérée comme une « vraie femme », doit être féminine et un homme, s'il veut être considéré comme un « vrai homme », doit être masculin. Le féminin et le masculin sont donc des stéréotypes, des normes de comportement pour chacun des deux sexes biologiques, exemple : la femme porte des jupes et l'homme des pantalons, la femme est douce et l'homme est fort, la femme minaude et l'homme conquiert, la femme est infirmière et l'homme est militaire, la femme obéit et l'homme commande.

    Dans une société fondée sur la domination masculine, c'est le mâle acceptant les stéréotypes du genre masculin qui est l'étalon de mesure pour toute l'humanité et, pour maintenir et perpétuer le pouvoir du masculin sur le féminin, les qualités du féminin doivent être l'exact opposé de celles du masculin. C'est ainsi que le mâle pour être un « vrai homme » doit être viril et dominer la femme qui, elle, si elle veut être une « vraie femme » doit être soumise au mâle, au « vrai mec ». Les deux genres, féminin et masculin, imposés par la société patriarcale, se construisent en s'opposant l'un l'autre. Sous prétexte de complémentarité, du maintien de l'ordre patriarcal, l'homme doit être un « vrai mec » et la femme « une vraie femme » et le mec doit baiser la femme parce que l'hétérosexualité est la norme dans la société patriarcale. Dans ce type de société l'homme existe publiquement et socialement, la femme existe biologiquement : c'est-à-dire que le corps de la femme est mis à disposition de l'homme en vue de la reproduction, des soins du corps et de la satisfaction des besoins sexuels de l'homme : mariage, prostitution, pornographie.

    Ne pas distinguer sexe biologique (femelle), sexe biologique social (femme) et genre (féminité) participe à maintenir un essentialisme des humains, essentialisme des deux sexes permettant à la domination masculine de se maintenir depuis de nombreux siècles. Ce que doit être un homme socialement (un vrai mâle, un masculiniste, viril, fort, dominant) et une femme socialement (porter et nourrir les enfants du mâle, prendre soin du mâle et de sa progéniture) ne correspond pas à la diversité subjective des êtres humains et réduit notre identité à une fonction sociale reproductrice. C'est ainsi que la famille patriarcale a longtemps défendue sa cause en affirmant que c'est pour protéger femmes et enfants que le mâle porte les armes et conquiert le monde. Nous savons que tout ceci est faux. Une femelle humaine est tout aussi capable de commander, de chasser, de tuer, de torturer qu'un mâle humain. S'il est exact que les violeurs, les abuseurs, les pédophiles, les proxénètes et les clients sont dans 95 % des cas des hommes, ce n'est pas le fait d'une hormone, d'un pénis, de testicules, mais le fait d'une construction sociale qui réduit l'homme à un pénis qui bande : « Je suis un mec, un vrai mec, je ne pleure jamais, je sais bander, je sais soumettre, je sais violer, torturer et tuer, je n'ai pas la sensibilité d'une femmelette. »

    Dès notre naissance, tout notre entourage participe à faire de nous de vrais mâles/hommes/masculins et de vraies femelles/femmes/féminines. Dans une société où règne la domination masculine ces trois substantifs sont interchangeables, les féministes radicales tiennent à distinguer ces trois substantifs : le sexe biologique qui ne concerne que la reproduction sexuée ; le sexe biologique dans les relations sociales : homme et femme ; et le genre qui norme les comportements : masculin et féminin.

    C'est ainsi qu'une femme naît femelle et devient femme socialement. Dans une société patriarcale elle le devient en acceptant la féminité dont les critères ont été définis par la société patriarcale. Aujourd'hui encore mâles et femelles sont soumis à la tyrannie du genre.

    Il n'y a pas longtemps, une amie me parlait de la maternelle où sa fille de 3 ans passait 6 heures par jours, 5 jours par semaine. Dans cette maternelle, il y a des portes-manteaux bleus pour les garçons, roses pour les filles, parce que les adultes affirment qu'il est important que les enfants s'identifient à un sexe/genre le plus tôt possible. Nous sommes en 2019, et c'est comme ça dans de nombreuses écoles françaises où sont reproduits et imposés les stéréotypes de genre, obligeant l'individu à se reconnaître dans un genre féminin ou masculin pour bénéficier d'une identité sociale, d'une existence dans la société. L'école et toutes les institutions sont patriarcales, elles soumettent les femmes à l'injonction de correspondre à leur genre, elles se doivent d'être féminines, et les garçons se doivent d'être masculins. Cela commence dès les couches-culottes2, se poursuit dans la cours d'école, dans l'espace public, conjugal, dans les loisirs, etc. La violence conjugale et familiale est le lieu de cette cristallisation qui s'exprime dans la sphère publique par la culture du viol et la marchandisation sexuelle des corps. Tout cela participe au maintien de cette enfermement identitaire : tu seras mâle et/ou femelle et rien que cela.

    Les enfants témoins de la violence conjugale, victimes de violences et/ou d'abus sexuels sont nombreux, cette violence est institutionnelle, elle se transmet socialement de père en fils, de père en fille, de mère en fille, de mère en fils. L'enfant qui grandit dans une société patriarcale est livré à des violences inouïes qui génèrent de multiples traumatismes et chaque enfant se protège de ses traumatismes selon sa subjectivité propre :

    « II n'a pas le droit d'exprimer ses frustrations, il doit réprimer ou nier ses réactions affectives, qui s'amassent en lui jusqu’à l'âge adulte pour trouver alors une forme d'exutoire déjà différente. Ces formes d'exutoires vont de la persécution de ses propres enfants par l’intermédiaire de l’éducation jusqu’à la toxicomanie, à la criminalité et au suicide, en passant par tous les degrés des troubles psychiques. »3

    Nous avons tous été ces enfants, nous sommes ces enfants, il n'y a pas de rupture entre ce que nous avons été et ce que nous sommes. Malheureusement, tant que nous n'aurons pas vomi toutes les saletés qu'on nous a enseigné sur nous-mêmes, nous reproduirons les comportements patriarcaux : l'hostilité des femmes entre elles, l'hostilité des hétérosexuels envers les homosexuels, l'hostilité des hommes envers les femmes, des hommes envers d'autres hommes.

     

    L'éducation ne cesse de vouloir nous assigner des stéréotypes selon le sexe biologique et ce dès la naissance. C'est ainsi que lorsqu'un enfant né avec des attributs sexuels qui ne correspondent pas aux normes médicales établies par la société un chirurgien se charge de le réassigner. Chacun d'entre nous doit entrer dans une des deux catégories - le féminin ou le masculin - pour avoir une place dans la société, pour être reconnu par les membres de sa propre espèce.

    C'est pour se libérer de ce carcan que les féministes radicales critiquent l'identité de genre et dénoncent le genre qui divise l'humanité en deux et essentialise les individus : mâle-homme-masculin et femelle-femme-féminine.

    Certains pensent que la multiplication des genres pourrait changer, briser la domination masculine, mais il n'en est rien, parce que ce qui fonde la domination masculine c'est le mâle, le porteur d'un pénis qui bande, et tous les autres, tant que la masculinité n'est pas démantelée, lui seront toujours inférieurs, ils seront considérés par le masculiniste comme des êtres efféminés.

    D'autres pensent qu'il suffit de ne plus parler de reproduction pour que les problèmes disparaissent, la fameuse politique de l'autruche. Nier le fait qu'il faut un gamète mâle et un gamète femelle, donc un corps mâle et un corps femelle ne fera qu'invisibiliser le gibier de tous les fascistes et du capitalisme qui sont obsédés par le contrôle du ventre de la femme, le contrôle de sa sexualité et de sa fécondité en les maintenant dans une dépendance financière ou en les maintenant dans la pauvreté :

    « En France, les femmes sans-abri sont violentées, méprisées, ou tout simplement ignorées. On passe à côté sans les regarder. Et pourtant, elles représentent pas moins de 38 % des personnes sans domicile fixe. Et parmi elles, l'on dénombre un taux tout aussi conséquent de mères sans abri. [...] Augmentation du nombre de naissances de bébés dans la rue, hôpitaux débordés, isolement des mamans qui dorment dehors, danger de mort indéniable pour l'enfant...  »4


    C'est ainsi que le transhumanisme s'inscrit dans la continuité du capitalisme et de tous les fascismes : nier les mammifères que nous sommes, privilégier « l'idée » que nous nous faisons de notre corps plutôt que la réalité physique de ce corps, corps qui nous est pourtant propre et unique et qui seul nous permet d'établir de vrais rapports au monde, à la terre, à la matière, à l'altérité. Le transhumanisme est un projet de contrôle des naissances en créant des utérus artificiels pour, à terme, faire disparaître le corps de la femme dans son existence physique même. Certaines femmes - engluées dans l'idéologie phallocratique - vont jusqu'à affirmer que le problème n'est pas le système patriarcal mais l'utérus. René Frydman, l'obstétricien ayant permis la naissance du premier « bébé éprouvette » français ainsi que celles des premiers bébés français à partir d'ovocytes congelés, pense effectivement que cela permettrait de mettre fin à « l’assujettissement des femmes à la nature ». Devons-nous le remercier de nous libérer enfin du poids de notre utérus, nous toujours trop proche de la nature, cette nature si dangereuse qu'elle a eu le malheur d'engendrer des sapiens au milieu de primates. Quelle est donc cette idéologie qui définit le corps de la femme à un assujettissement à la nature sinon une idéologie patriarcale qui nous embrigade bien avant notre naissance par tout un protocole obstétrical qui considère la naissance comme une maladie ?

    Cette appropriation du corps de la femme passe par la stérilisation forcée chez les indigènes, par une natalité encouragée ou forcée, selon les conditions économiques et politiques, chez les femmes blanches, par une exploitation des ovocytes dans les pays du nord économique et une exploitation des ventres dans les pays du sud économique. Le maintien dans la pauvreté oblige les femmes à accepter la domination masculine et, comme pour toute victime d'un système oppresseur, les femmes se créent des barrières de protection pour supporter la violence subie ou la nier. C'est ainsi que des femmes ont retourné le « stigmate de la putain » pour retrouver une fierté. Pourtant, la prostitution et la pornographie ne sont pas un métier comme un autre. Comme le dit Grisélidis Réal, prostituée, peintre, autrice et activiste :

    « J'étais dans une situation financière épouvantable, tous les horizons étaient bouchés, j'avais pas de papiers, pas de travail, pas de permis de travail, mes gosses et moi on était même pas déclarés à la police. Donc il fallait survivre, des hommes venaient coucher avec moi en me payant, évidemment je m’apercevais quand même que c'était pas l'amour qui les poussait, c'était la satisfaction sexuelle, la levée de leur propre frustration, y'a souvent des clients qui viennent se venger de toutes les frustrations que leur grand-mère, que leur mère, que la société entière leur ont infligé, ils viennent se venger sur une putain et ça leur fait du bien et la putain doit comprendre ça. Elle doit comprendre mais elle doit pas se laisser étrangler par exemple. Faut avoir suffisamment de diplomatie pour comprendre qu'y a des tourments dangereux et qu'il faut calmer l'homme, qu'il reparte content ou bien furieux, mais enfin qu'il reparte sans avoir tué la femme. Parce que y'a des types qui iraient facilement jusqu'à tuer. Moi je sais que je me suis battue pour sauver ma peau. »5
    L'asymétrie des genres est tellement ancrée dans nos corps dès la petite enfance que Neel Doff, autrice belge du début du XXème siècle, écrit :

    « La simplicité avec laquelle mes parents s’adaptaient à cette situation, me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en étaient arrivés à oublier que moi, la plus jolie de la nichée, je me prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute, il n’y avait d’autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais à admettre que ce moyen fût accepté sans la révolte et les imprécations qui, nuit et jour, me secouaient. J’étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misère avait achevé son œuvre, tandis que j’avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort. »6

    L'appropriation du corps de la femme permet au patriarcat de perdurer et de maintenir l'humanité entière sous son joug, le mariage, la prostitution et la pornographie sont le continuum de l'échange économico-marchand dans la société patriarcale7, la femme comme corps marchandise au service de l'homme. Pour finir je laisse la parole à Sonia Sanchez, activiste féministe, ancienne prostituée et autrice du livre Aucune femme ne naît pour être pute :

    « ... nous devons commencer par gommer les frontières entre les bonnes et les mauvaises femmes. C'est le patriarcat qui nous divise en bonne et mauvaise, et cela nous affecte dans nos alliances. Je crois que nous, les femmes, devons nous organiser autour d'un autre genre de complicité qui soit dirigé pour lutter contre tout type de violence. Nous sommes divisées parce que nous ne parvenons pas à nous regarder en face devant un miroir, nous nous retrouvons sur les différences et non sur ce que nous avons en commun. Le débat entre abolitionnistes et réglementaristes de la prostitution est manipulé par le capitalisme et le patriarcat. Il faut approfondir le débat et mettre plus de questions en commun, il y a plus de questions qui nous unissent qui ne nous séparent. Creusons le débat et ne nous enfermons pas entre putes, abolitionnistes et réglementaristes. Le débat doit s'ouvrir à toute la société. Et une partie de notre tâche en tant que féministe et activiste pour les droits humains est d'atteindre cet objectif. »8

    par Ana Minski


     

     

     

    1 Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe

     

     

    3 Alice Miller, C'est pour ton bien

     

     

    5 Grisélidis Réal, entretien vidéo

     

    6 Neel Doff, Jours de famine et de détresse

     

    7 Paola Tabet, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel

     

    8 Traduction d'un entretien du 14 octobre 2015 avec Sonia Sánchez, activiste féministe, disponible en version originale sur le site feminicidio.net.

     


  • Revue Behigorri

     

       Sommaire :

    La buveuse d'ombres de Ana Minski
    La Nature, c'est celle qui lutte de Seb d'Armisan
    Les naturiens, précurseurs d'une critique de la civilisation de Nicolas
    Casaux
    À propos de la suppression de notre vagilité de Frank Forencich
    Les jeunes filles et les herbacées de Lierre Keith
    L'enfer du développement durable de Ana Minski
    Confusion renouvelable et transition imaginaire de Nicolas Casaux
    Le rêve est une langue sauvage de Ana Minski
    Le cauchemar des zoos de Derrick Jensen

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  • Romans

    Écrit en 2014, ce premier volume offre une voix à Louise :

     

    "On m'dit souvent, tu vois, que j'emmerde mon monde à mettre la barre si haute, que j'suis intolérante, rabat-joie, élitiste. Après tout on est que des hommes, disent-ils. Marrant ça, « on est que des hommes », c'est quand ça les arrange cette modestie ! Et puis merde, la tolérance c'est pas mon problème, c'est la lucidité que je traque."

     

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    Il est possible de commander le roman en version papier en écrivant à l'adresse suivante : lesruminant-e-s [at] protonmail.com  


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  • Le mythe de l'homme tueur

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    Le mythe de l'homme tueur

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    Le mythe de l'homme tueur

     

    Tout au long du Pléistocène — plus de 2 millions d’années —, des espèces de grandes et petites tailles disparaissent, se réfugient dans d’autres zones géographiques ou sont supplantées par des espèces similaires. Mais à la fin du Pléistocène, ce sont surtout de grands mammifères terrestres, de grands oiseaux et reptiles qui disparaissent. Cette importante extinction de la faune terrestre concerne l’ensemble de la planète à l’exception du biotope marin. Elle est reconnue dès le 19ème siècle par Alfred Russel Wallace et Charles Darwin.

    C’est au milieu du XXème siècle que l’intérêt pour cette disparition se cristallise, au travers de la thèse de la « guerre éclair »[1], élaborée par Paul S. Martin. Selon ce chercheur américain, l’expansion de sapiens, qu’il qualifie de « prédateur agressif », serait responsable de cette extinction. Face à lui, les proies des régions nouvellement colonisées, inadaptées et naïves, auraient été incapables de se défendre. D’après Martin, l’extermination de la mégafaune marque le début de la « Sixième extinction » qui se poursuit et s’accélère de nos jours. Sa théorie suggère que nous — Homo sapiens — sommes destructeurs et agressifs par nature, et certains n’hésitent pas à affirmer qu’il nous est impossible de lutter contre cette nature.

    À l’heure où la disparition de la biodiversité devrait alerter et mobiliser toutes les couches de la population dans la recherche d’une solution véritablement pérenne et efficace, il est remarquable que cette théorie de la « guerre éclair » soit régulièrement présentée comme acceptable par la presse scientifique et quotidienne. Ainsi, le 25 avril 2018, le journal Le Monde publiait un article intitulé « L’homme, tueur en série des grands mammifères ». S’appuyant sur un article américain, sapiens y est décrit comme le nouveau chef d’orchestre de l’évolution, responsable de la disparition des rhinocéros laineux, des transformations des mammouths en éléphants. Mais qu’en est-il vraiment ?

    Comme le soulignent des chercheurs plus sérieux, afin de pouvoir rendre compte de la réalité de l’extinction des espèces au cours des derniers 100 000 ans, il faudrait pouvoir dater de manière précise et fiable un nombre important de fossiles. Malheureusement, ces datations précises et fiables n’existent pas, pour le moment. En outre, nous n’avons pas suffisamment de fossiles pour pouvoir croiser les données. C’est pourquoi la plupart des grandes études sur le sujet sont basées sur des estimations de populations de mégafaune, des modèles de « colonisation » par les populations sapiens, des scénarios plus ou moins catastrophiques de l’extinction de ces espèces[2]. Les résultats obtenus sont essentiellement le fruit de données artificielles. D’autre part, il ne faut pas oublier que ce que l’on nomme mégafaune est une diversité d’espèces dont les régimes alimentaires et les écosystèmes ne sont pas comparables. Ne prendre en compte que les espèces les plus grandes et lourdes, qui sont en général les plus fragiles parce qu’elles se reproduisent lentement et que chaque portée comporte peu d’individus, biaise également l’interprétation que l’on peut avoir de cette extinction. En effet, la disparition à la fin du Pléistocène concerne également un certain nombre d’autres espèces plus petites, tandis que certaines espèces de poids supérieur ou égal à 45 kg ont survécu.

    La définition même de mégafaune est problématique. Si ce terme définit l’ensemble des mammifères terrestres dont le poids adulte est égal ou supérieur à 45 kg et qui ont disparu entre le Pléistocène supérieur et le début de l’Holocène, il est alors possible d’y intégrer l’homme de Néandertal et de Denisova. Les derniers hommes de Néandertal sont connus dans le sud et le nord de l’Europe aux alentours de 36 000 avant le présent[3], et plus particulièrement dans la grotte de Antón en Murcie (Espagne) et la grotte de Spy (Belgique). Malgré l’absence de fossiles néandertaliens témoignant de mort violente, la thèse de la « guerre éclair » a longtemps dominé les interprétations pour expliquer sa disparition. Jusqu’à récemment, il était admis que les premiers sapiens étaient arrivés en Europe vers 36 000 avant le présent, conduisant à une rapide extinction de Néandertal. Il est aujourd’hui démontré que l’homme anatomiquement moderne est arrivé sur le continent Européen vers 45 000 avant le présent, soit 10 000 ans plus tôt[4]. La cohabitation entre ces deux homininés a donc été beaucoup plus longue que ce que prévoyaient les scénarios il y a quelques dizaines d’années. La thèse la plus admise actuellement est que Néandertal est un sapiens dont les rapports avec sapiens sapiens étaient plus affectueux que conflictuels[5]. Il est désormais admis que les améliorations climatiques qui ont commencé vers 49 000 BP ont rendu accessibles de nouveaux territoires dans lesquels se sont dispersés les groupes néandertaliens, isolant les populations jusqu’à leur extinction.[6]

    La disparition de la mégafaune est prise dans la même problématique que Néandertal. Lorsqu’il était reproché à Martin S. Paul qu’il y avait trop peu de sites associant armes de chasses et restes de mégafaune pour envisager une extermination, il déclarait que l’abattage avait été si rapide qu’il ne laissait aucune trace[7]. Preuve que certains chercheurs n’hésitent pas à faire fi des données matérielles archéologiques les plus élémentaires.

    Si le mystère n’est pas résolu, il est possible toutefois d’envisager un autre scénario s’appuyant sur des données archéologiques existantes (et non pas spéculatives) et plus fiables. Ainsi, la région la plus riche en vestiges osseux de grands mammifères, en nombre de dates radiocarbones obtenues directement sur les vestiges osseux, d’une richesse archéologique, paléontologique et environnementale permettant d’étudier de manière suffisamment correcte l’extinction de la fin du Pléistocène, est l’écorégion Paléarctique[8]. Elle correspond essentiellement aux écorégions terrestres de l’Europe, de l’Afrique du Nord, des deux-tiers nord de l’Asie, et du Moyen-Orient. La vague d’extinction est documentée dès 130 000 avant le présent. Chaque espèce présente une manière unique et complexe de répondre aux changements climatiques. Certaines disparaissent, comme l’ours des cavernes (Ursus spelaeus), dont le régime strictement végétarien ne lui permet pas de s’adapter à un refroidissement des températures, qui s’accompagne d’une diminution de la végétation, tandis que d’autres survivent, comme l’ours brun (Ursus arctos), au régime omnivore, et que d’autres migrent, comme le léopard (Panthera pardus), qui survit encore en Afrique et en Asie du Sud-Est. À ce jour, la cause la plus probable de leur extinction semble être le changement climatique planétaire qui s’est produit à l’époque.

    La chasse ayant longtemps été considérée comme le principal moteur de l’hominisation, il était admis que sapiens était l’homininé le plus doué de son espèce pour pratiquer la chasse spécialisée et la chasse aux grands mammifères. La spécialisation de la chasse, qui consiste à chasser une seule espèce, était donc perçue comme une marque distinctive entre sapiens et ceux qui l’avaient précédé. Sapiens aurait donc été le premier humain, et le seul, à posséder des capacités cognitives suffisamment évoluées pour pratiquer une chasse spécialisée, induisant un abattage en masse, qui impliquerait plus de coordination et d’anticipation. Pourtant, un site archéologique présente une chasse spécialisée dès le Paléolithique moyen : le site de Mauran en Haute-Garonne où des centaines de bisons ont été chassés par Néandertal, vers 87 000 avant le présent. Malgré cette spécialisation le bison a pourtant largement survécu. Quoiqu’il en soit, la chasse spécialisée, que ce soit au Paléolithique moyen ou au Paléolithique supérieur, est loin d’être la plus fréquente et n’est pas évidente à identifier. Ce qui est remarquable, c’est l’importance qu’accordent certains archéologues aux stratégies de chasse dans l’établissement d’une hiérarchie des capacités cognitives, plaçant la chasse au cœur même du processus de l’hominisation, comme si l’homme n’était que le produit de sa chasse. Ainsi, sapiens serait devenu Homme en chassant des mammifères plus grands que lui et en les tuant en masse. Pourtant, les vestiges archéologiques présentent essentiellement des restes osseux de cerfs ou de rennes, parfois de chevaux (Solutrée), parfois de bison. Toutes ces espèces ont largement survécu tout au long de l’Holocène. Rendre compte de l’histoire de ces espèces, c’est s’apercevoir et accepter que leur disparition est intimement liée à l’apparition des civilisations[9], qui détruisent leur environnement, en les exploitant à des fins idéologiques démentes. Prétendre que l’homme a toujours détruit et exterminé son environnement est donc une mythification.

    Mais d’où provient donc cette fascination de notre culture pour les Grands chasseurs, les Grands prédateurs ?

    Ce mythe de l’homme primitif est souvent invoqué pour justifier une définition de l’identité masculine[10]. Francis Dupui-Déri, dans son ouvrage La crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace, a analysé et documenté ce qu’était cette masculinité si souvent en crise dans les sociétés patriarcales. Il nomme « mythe de la caverne » cette idée tenace selon laquelle les sociétés de chasseurs-cueilleurs seraient des sociétés fortement divisées en fonction du genre : tandis que les hommes chassent, les femmes s’en tiennent à la sphère domestique. Certains auteurs, qui se pensent même féministes, vont jusqu’à affirmer que cette division des tâches et ce patriarcat, découlant de la génétique, auraient toujours existé. Pourtant, aucun site archéologique de la Préhistoire, c’est-à-dire d’avant l’apparition de l’agriculture, ne permet d’affirmer que ces groupes pratiquaient une quelconque division sexuelle des tâches[11]. Malgré tout, comme le précise Francis Dupui-Déri, certains livres de psychologie populaire n’hésitent pas à faire référence à la division sexuelle des tâches et affirment qu’il est dans la nature même de l’homme de mettre en place des hiérarchies, de maîtriser l’environnement, de diriger la famille et le couple et de recourir à la force. Francis Dupuis-Déri rend compte de la misogynie, du racisme et du fascisme qui se nourrissent de ce mythe du grand chasseur ou du grand prédateur. Or, la masculinité se définit par opposition à la féminité. Aux yeux de ceux qui exaltent la masculinité, la féminisation castrerait les hommes qui perdraient ainsi leur valeur masculine : c’est pourquoi il n’y a plus « de chevaliers, d’explorateurs et de grands chasseurs ». Les hommes seraient donc faits pour se battre, les femmes pour élever des enfants et soigner les hommes. Et souvenons-nous que la chasse aux sorcières était une chasse menée en grande majorité contre des femmes accusées de faire disparaître le pénis. C’est ce mythe qui permet à des hommes comme Zemmour d’affirmer qu’il y a toujours une violence dans le rapport sexuel entre homme et femme, parce qu’il faut de la force, de la virilité.

    À l’heure où les États tombent les uns après les autres entre les mains de Trump, Bolsonaro et d’autre pervers misogynes, il est temps de se questionner sur ce que nous racontent la « guerre éclair », le mythe du grand prédateur, l’admiration pour les serial killers, et sur la manière dont la masculinité s’en nourrit. Le mythe de la « guerre éclair » ressemble étrangement à l’arrivée des colons européens aux États-Unis, bien plus qu’à une hypothétique extermination des grands mammifères du Pléistocène. Le narcissisme de l’homme blanc, civilisé, capitaliste, patriarcal, avec sa culture militaire, de colonisation, de domination et d’exploitation, est tel qu’il préfère détruire le vivant plutôt que d’admettre son humble condition terrestre. Il s’est tellement convaincu lui-même que le sapiens mâle est d’une nature belliqueuse, guerrière, qu’un certain nombre de nos contemporains sont devenus incapables de remettre en question ce mythe, incapables de comprendre que d’autres peuples, d’autres cultures n’envisagent pas la nature de l’être humain de la même manière. L’Homo sapiens de la civilisation est semblable au chasseur maudit incapable d’arrêter le carnage, réclamant chaque jour son nouveau bain de sang. Tel un vampire il pénètre les demeures, viole les femmes, les enfants, hypnotise les esprits pour les plier à son règne de domination mortifère. Ce « serial killer » qui s’obstine à confondre tuerie et chasse, chasse et sexe, passion et amour, naissance et mort, détruit la planète parce qu’il s’est créé une nature à l’image de sa culture meurtrière et narcissique.

    Nos ancêtres chassaient des proies libres et sauvages. Il est même tout à fait possible que les hommes ne s’accaparaient ni la chasse ni la viande. Avec la domestication et la civilisation, l’homme n’est plus, et depuis des siècles, un prédateur, Qu’ils chassent ou non, tous se nourrissent principalement d’êtres domestiqués, abattus par d’autres, et en masse. La civilisation est un abattoir. Les 10 000 dernières années, résumées en quelques mots : cirques, arènes, zoos, abattoirs, chasse aux trophées, guerres, pollutions, urbanisation, destruction des habitats, destruction du sauvage. Ce désastre n’est pas le fruit d’une nature de prédateur irresponsable mais d’une culture qui a mal tourné. Trop nombreux encore sont ceux qui refusent d’entendre que la nature de l’animal humain ne se réduit pas au discours d’une élite obsédée par une jouissance démesurée.

    Ainsi que l’anthropologue Marshall Sahlins conclut son excellent livre La Nature humaine : une illusion occidentale, dans lequel il étudie plus de 2000 ans du discours culturel dominant, en Occident, concernant la soi-disant nature humaine :

    « Tout cela n’a été qu’une longue erreur. Je conclus modestement en disant que la civilisation occidentale est construite sur une vision pervertie et erronée de la nature humaine. Pardon, je suis désolé, mais tout cela est une erreur. Ce qui est vrai en revanche, c’est que cette fausse idée de la nature humaine met notre vie en danger. » Et non seulement notre vie, mais celle de la planète et de tous ses habitants non humains, que notre système socio-techno-économique planétaire extermine. Il est plus que temps de récuser ce mythe et de démanteler ce système et l’idéologie qui l’alimente.
     

    par Ana Minski

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    1. Martin, P.S. 1973. The discovery of America. Science 179.
    2. Des difficultés à percer les mystères de l’extinction de la mégafaune
    3. Des restes fossiles de néandertaliens ont été mis au jour à Gibraltar, datés indirectement à 25 000 BP, ils sont pour le moment très controversés.
    4. Benazzi S. et al., Early dispersal of modern humans in Europe and implications for Neanderthal behaviour, Stefano Benazzi, Nature, 3 novembre 2011
    5. Qiaomei Fu et al. An early European had a close Neandertal ancestor, Max Planck Institut, 22 Juin 2015
    6. Vandermeersch dir., Les neandertaliens, biologies et cultures, cths
    7. Martin P. S., Twilight of the Mammoths: Ice Age Extinctions and the Rewilding of America, 2005.
    8. Stuart J.A., Late Quaternary megafaunal extinctions on the continents: A short review, Geological Journal , December 2014
    9. https://partage-le.com/2015/02/1084/
    10. Une histoire d’amour…
    11. La matriarche, la cuisinière, l’amazone

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